Qu’est-ce que le social care ?

 

Il nous est paru intéressant de vous proposer à la lecture un article paru dans le site d'"Isula Viva" il y a plus se 10 ans. Dans la période que nous vivons aujourd'hui, plusieurs philosophes nous expliquent cette notion en quelque phrases. Ce serait dommage de ne pas comprendre ce que cela induit, ce qui est porteur à travers la notion de "care". L'adapter à notre actualité...

Pourquoi pas ?

Mais avant tout de quoi parle-t-on ?

 

Claude Martin nous explique :

Partant de la difficulté de traduire la notion de care en français, cet article propose un bilan des apports de la littérature anglo-saxonne. Le débat anglo-saxon sur le care dépasse le niveau individuel et relationnel pour aborder le collectif et l’institutionnel. L’auteur propose de distinguer plusieurs niveaux de discussion dans ce débat et avance la notion de social care, qui permet d’aborder le problème que soulève l’articulation entre ces formes primaires de solidarité qui ont cours dans les réseaux de sociabilité – le « souci d’autrui » – et les formes socialisées et collectives de solidarités, qui permettent aux individus et aux groupes de faire face aux risques de l’existence.

 

« La notion de care (ou souci des autres) dans le féminisme, la philosophie morale, la philosophie politique

et la sociologie aujourd’hui »

Avec Patricia PAPERMAN est maîtresse de conférence en sociologie à l’Université de Paris 8, codirectrice avec la philosophe Sandra Laugier du livre collectif "Le souci des autres. Ethique et politique du care" (Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 2005 : voir http://www.editions.ehess.fr/ouvrag....

Paris, Éditions de l'École des hautes études en sciences sociales, 2005, 349 p.

Article de Clémence Bosselut

Le titre de cet ouvrage est une proposition de traduction du terme anglais « care », généralement traduit en français par « soin », « sollicitude » ou « souci ». Le concept, polysémique, recouvre à la fois les champs de la souffrance et de l'assistance et a connu depuis le début des années 1980 une bonne fortune dans le champ académique anglo-saxon, alors que l'accueil en France était plus mesuré voir inexistant. Le livre fondateur de Carol Gilligan (In a Different Voice) sert de base de discussion et de réflexion à la plupart des articles du recueil : elle a, en effet, remis en question le modèle kantien de la morale, qui, parce qu'universel et absolu, n'accorde aucune importance à la sensibilité et au contexte. Elle permet de renouveler la réflexion sur la morale, qui était jusque-là centrée sur l'opposition entre la morale kantienne et la morale utilitariste. Tel qu'elle le définit, le care est une pratique ou encore une « théorie morale contextuelle » (et non un ensemble de règles) qui s'articule autour des « concepts de responsabilité et de liens humains » où les situations ne seraient pas définies en terme de droit mais par la recherche d'un équilibre entre le souci de soi et le souci des autres. L'éthique du care s'inscrit donc dans un mouvement de réhabilitation des émotions et des sentiments dans la théorie morale et sociale. Les différentes approches du care regroupées dans ce recueil ont pour objectifs de faire valoir la fécondité et la richesse des problématiques engendrées par la réflexion sur ce concept, de comprendre l'origine de l'indifférence voire des réticences qu'il provoque souvent et enfin de prendre la mesure de l'importance du care pour la vie humaine. L'ouvrage est partagé en quatre parties, déclinant chacune un aspect du care.

La première partie se penche sur le care du point de vue du genre. C. Gilligan considère le care comme le pendant féminin de la justice, qui relèverait du domaine masculin. Cette association de l'éthique du care à un genre est ici discutée. J. C. Tronto défend ainsi l'idée que le débat sur l'éthique du care ne devrait pas « être centré sur les discussions autour de la différence de genre », mais devrait porter sur la question de la pertinence de l'éthique du care en tant que théorie morale. Marilyn Friedman, elle, propose de « démoraliser » le genre. Elle montre que si la thèse de Gilligan sur l'existence d'une différence de genre dans le jugement moral souffre d'un manque de confirmation empirique, il y a bien, culturellement et symboliquement, une moralisation des genres. Elle reproche à Gilligan de figer la séparation du care et de la justice, tout en reconnaissant que ces concepts induisent des relations aux autres et des engagements moraux distincts. Annette C. Baier analyse les notions d'obligation, de coopération et de confiance, ouvrant un débat sur la possibilité d'une théorie morale développée par des hommes et des femmes, qui aurait pour principal souci la confiance, permettant ainsi de « faire meilleure justice aux intuitions morales des hommes et des femmes que ne le font les théories actuellement développées par les hommes ». Elsa Dorlin montre que la différence sexuée liée à la morale relève plus de la position dans la société que du genre et dénonce le fait d'attribuer des identités de genre différenciées selon des normes racisées. Elle montre comment les femmes de la classe dominante ont pu, aux États-unis, se consacrer à cette « morale typiquement féminine prêtée à toutes les femmes », grâce à l'assignation systématique des femmes noires et immigrantes aux tâches domestiques. Cette situation était possible grâce à « une idéologie croisant domination de genre et racisme ». Est ainsi ouverte la possibilité d'une généalogie de la morale bourgeoise, permettant de comprendre « comment les normes de genre ont contribué à assurer les conditions matérielles d'une morale de classe ».

La deuxième partie de l'ouvrage est consacrée au care dans sa relation avec la justice. Susan Moller Okin s'interroge sur « la réflexion menée sur la justice sociale et la façon dont celle-ci est influencée par les présupposés à l'œuvre dans une société à structure genrée », en centrant son attention sur Kant et Rawls. Claude Gautier propose de réfléchir au statut politique de la famille dans le cadre de cette réflexion sur le care : institution « moralement déterminante » et « politiquement déterminée », la famille « est philosophiquement un problème ». Locke et Filmer sont mobilisés pour éclairer le débat actuel et notamment les travaux de Susan Okin. Stéphane Haber replace très utilement dans leur contexte les débats sur l'éthique du care et la problématique féministe aux États-unis. Il vise à montrer que la critique de la justice que cherche à conduire Gilligan échoue en partie mais que les intuitions qu'elle cherche à articuler « peuvent en même temps être maintenues à condition de se laisser formuler dans le cadre d'une théorie sociologiquement formulée ». Luca Pattaroni montre que le care peut concerner la question d'exclusion sociale mais au prix d'une limitation de ses prétentions éthiques et d'une association directe à une politique de responsabilisation de la personne. Cet article montre la richesse de la notion de care et pose des questions intéressantes sur l'éthique du care des travailleurs sociaux, en d'autres termes sur l'articulation entre le care et l'institution.

Dans la troisième partie, intitulée « métaphysique et carologie », Marlène Jouan met en avant l'originalité d'Harry Frankfurt dans sa conception de la carologie qui dépasse l'éthique pour la métaphysique. Frédérique Plot évoque les connections entre l'éthique de la vertu et l'éthique du care, qui se sont efforcées toutes deux de repenser l'éthique en y intégrant les nouvelles questions posées par les sociétés contemporaines. Ces deux éthiques tentent de redonner de la place aux émotions, posent la question de nos valeurs fondamentales, permettent en particulier de penser la question du genre et celle de l'impossibilité des règles universelles à répondre à des situations morales particulières. Pour autant, ces éthiques coexistent et ont du mal à réellement proposer une véritable théorie morale. Layla Raïd consacre son article au rejet par le mouvement de l'éthique du care de la prétention de la justice à être le fondement unique de la morale. Bruno Ambroise se demande comment refonder la légitimité d'une éthique du care autrement que par la possibilité de son universalité. S'appuyant sur les travaux d'A. Gray, il montre que le care est une pratique « objective » justement parce qu'elle est liée à un point de vue et à un contexte, et non pas parce qu'elle serait absolue et détachée de tout. Il défend, avec S. Lovibond, l'objectivité et le réalisme des valeurs morales du care : la morale du care est fondée sur des exemples situés sur l'imagination, et non sur des principes intangibles d'action ou sur la tradition.

L'ouvrage se conclut par une quatrième partie intitulée « care, sensibilité et vulnérabilité ». Patricia Paperman montre comment l'indétermination constitutive du care, loin d'être un obstacle, ouvre la possibilité de l'articulation de la sensibilité et de l'activité pratique. Elle ouvre une réflexion intéressante sur la relation du care avec l'indifférence et les sentiments et sur l'importance des liens dans le care. Pascale Molinier offre une contribution à la formalisation du travail que constitue le care, formalisation qui devrait permettre de faire reconnaître les personnes qui réalisent le travail de care dans les sociétés occidentales, généralement « des femmes, des pauvres, des immigrés ». Cet article est basé sur une enquête auprès d'infirmières et d'aides-soignantes. Montrant que « le care n'est pas enraciné dans la nature humaine », qu'il est « le produit d'un effort collectif, d'une culture du soin », elle évoque le danger d'une société sans care et appelle à prendre en compte les dimensions matérielles et psychologiques du travail du care, de façon interdisciplinaire. Enfin, Sandra Laugier remet en perspective les précédentes contributions à l'ouvrage et s'interroge sur la possibilité « ouverte par la provocation du care, d'une mise en cause du cadre même de l'éthique contemporaine ». Sa conclusion originale montre comment le cinéma est un lieu de prise en charge de l'attention propre au care et permet de mettre en valeur la grande variété des formes du care.

L'un des intérêts de l'ouvrage réside dans la diversité des voix qui l'animent, philosophes, sociologues et psychologues, hommes et femmes, européens (essentiellement français et suisse) et américains. On a ainsi l'impression d'une grande discussion, puisque les articles se répondent, se critiquent et se complètent les uns les autres. C'est presque une invitation à une lecture qui passerait d'un article à un autre par les références des notes de bas de page. Le principal mérite de cet ouvrage de grande qualité est également de montrer d'une part la richesse, la complexité et les potentialités de l'éthique du care en tant que tel et d'autre part la nécessité d'en approfondir l'analyse pour mieux l'inscrire dans les réflexions contemporaines de la justice, de la politique et de la morale.

Pour faire simple :

Terme anglo-saxon, le care renvoie et à une catégorie descriptive et à un concept. En tant que catégorie descriptive, il fait référence au travail quotidien de soins des enfants ou personnes adultes dépendantes, à leur prise en charge, aux services d’aide à la personne, voire aux trois à la fois [Letablier 2001]. En réponse aux utilisations disparates de la notion de care dans les réseaux européens de recherche comparative sur les États-providence, des tentatives de conceptualisation se sont aussi développées. Parmi les plus abouties, celle de Jane Lewis propose une définition paradigmatique du care à travers la notion de social care qui encastre dans une perspective globalisante « les activités qui visent à satisfaire les besoins physiques et émotionnels des enfants et des personnes adultes dépendantes » et « les cadres normatifs, institutionnels et sociaux dans lesquels elles s’insèrent ainsi que les coûts associés à leur réalisation » [Lewis 1998] [2].

Prenant acte de la multiplicité des entrées qui permettent l’étude du care, de nombreuses analyses ont été simultanément ou successivement proposées illustrant la richesse de l’objet, l’ambition du projet et l’imbrication d’une multiplicité d’enjeux : la conciliation travail-famille ; les référentiels en matière de prise en charge de la dépendance en Europe ; les divers dispositifs programmes de work-life-balance ; la notion de contrats sociaux de sexe ; la question des coûts directs et indirects des responsabilités familiales ; les modes d’encastrement entre la sphère professionnelle et la sphère familiale, sans oublier l’ensemble des travaux sur les « éthiques du care », qui réhabilitent la place de la sollicitude, des émotions et du souci des autres dans les théories morales et l’appréhension du monde social [Gilligan 1982 ; Tronto 1993 ; Laugier, Paperman 2004 [3]].

Un dossier spécial sur le care n’épuisera donc pas la question et là n’est pas l’intention. La notion de care est de plus en plus utilisée pour la richesse de sa polysémie et nous laisserons aux auteurs le choix d’en décliner le sens, quitte souvent à ne pas le traduire en français. L’objectif poursuivi ici sera plus épistémologique et propose que s’ouvre, sur cette question, un dialogue entre deux disciplines, la sociologie et l’économie.

 

1. Pourquoi ce regain d’intérêt autour du care ?

Si, dans toutes les sociétés, le care rassemble les activités de soins aux personnes dépendantes (enfants, personnes âgées, handicapés, etc.), cette notion ne cesse de s’élargir dans les sociétés contemporaines, dominées par le capitalisme et caractérisées par ce qu’on peut identifier comme les « nouveaux risques sociaux ». C’est en effet d’abord l’évolution démographique et l’allongement de l’espérance de vie dans les pays les plus riches qui ont mis sur l’agenda social et politique le coût de la prise en charge de ces personnes dépendantes. Le care, travail féminin invisible et relégué à la sphère familiale et domestique, devient alors un enjeu politique et socio-économique sans précédent.

Le care s’élargit dès lors à une dimension plus générale de soutien multidimensionnel – soutien matériel, physique, moral et psychique – d’individus dépendants certes, mais aussi de tout individu, tout au long de sa vie, en tant que sujet en risque de perte d’ « autonomie », y compris sociale. Dans cette acception, le care est donc une activité qui, aujourd’hui, déborde de son cadre traditionnel ou rejaillit sur toutes ces dimensions.

Dans cette acception élargie, le care n’est ni un comportement, ni une activité intrinsèquement dévolus aux femmes. Pour autant, les conditions historiques et sociales de l’organisation des sphères domestique et productive ont conféré et à cette activité et à ce comportement un genre bien spécifique. On trouve ainsi une multiplication de recherches sur cet objet, à partir de l’entrée par le genre, et dont s’emparent les travaux féministes, en particulier lorsqu’ils visent à caractériser les nouveaux rapports sociaux qui s’y développent.

Le care devient d’autant plus un objet de recherche qu’il est annoncé ou vécu « en crise », crise induite par un double mouvement contradictoire. On assiste, d’une part, à une augmentation de la demande de care, liée essentiellement à l’évolution démographique et à la transformation de la définition des besoins. Parallèlement, induite par le développement croissant et persistant de l’activité professionnelle des femmes qui rétrécit la traditionnelle « disponibilité permanente » en matière de prise en charge de leurs proches, une rareté relative de l’offre de care est redoutée.

C’est de ce mouvement qu’émerge une vision de crise du care. Celle-ci prend l’expression d’une insatisfaction persistante des femmes actives ou inactives, sur qui repose la prestation des services gratuits, en dépit des mesures favorisant la socialisation de la prise en charge du care hors et dans la famille. Elle s’exprime également à travers la critique de la qualité des soins [4], ou encore à travers la critique des conditions de travail et d’emploi des professionnels qui en ont la charge. Le care peut donc aussi être envisagé sous l’angle d’une question sociale.

 

2. Un objet et une problématique de socio-économie

Ce qui circule et s’échange dans l’activité de soin des personnes à charge est traditionnellement traité de manière distincte en économie et en sociologie. On s’intéresse plutôt aux équivalents monétaires d’un côté et plutôt à la dimension relationnelle des postures et des activités de l’autre. C’est dans la critique de cette opposition binaire entre sociologie de la famille et économie de la famille, sociologie des services et économie de la santé, mais aussi entre les objets légitimes de ces deux disciplines, que s’est développée une partie de la sociologie économique, et qu’émerge aussi la socio-économie. C’est dans cette critique que nous situons la plupart des contributions à ce dossier. Elles sont toutes, peu ou prou, traversées par un postulat commun : il n’y a pas de frontière infranchissable entre les objets de l’économie et de la sociologie, ce que savent déjà l’économie hétérodoxe et la sociologie économique, et il est indispensable de penser ensemble, dans une vision de double encastrement, ce qui se passe dans la sphère des activités économiques et dans la sphère des relations sociales. Ce postulat, fréquemment posé dans les milieux anglo-saxons, est beaucoup plus rare chez les économistes et les sociologues français. Beaucoup de travaux sur le care séparent leurs approches selon qu’ils traitent des services (du côté des professions du care), des familles (du côté des solidarités et prises en charge familiales) ou de la division du travail (la mondialisation du care). Ils mobilisent aussi des approches à dominante sociologique, économique ou anthropologique, qui dialoguent peu entre elles.

Travailler la question du care en la renvoyant à la double nature sociale et économique des relations intimes permet une confrontation entre les travaux français, multiples mais dispersés, et les travaux anglo-saxons, autour de la notion de social care. Cette notion permet d’articuler de nombreux registres de réflexion en des termes nouveaux : penser les actifs du care (les professionnels rémunérés et les « aidants » non rémunérés) en termes de « groupe social » ; penser le travail de care en termes « d’action sociétale », le care étant alors une affaire de société à laquelle contribuent les individus/famille, le marché, l’État, le tiers secteur autour d’un partage de responsabilités et de coûts ; penser les cadres normatifs, institutionnels et sociaux dans lesquels s’insèrent ces activités en fonction de la nature des régimes d’État-providence ; dépasser les dichotomies formel/informel, rémunéré/non rémunéré, économique/social pour repenser la valeur sociale de la production de l’intime. Dans ce cadre général de reformulation des catégories et des registres d’action, il s’agirait de réfléchir sur ce qui permet, en amont, d’accorder à « la production de l’intime » un caractère éminemment productif, et pourvoyeur de richesses.

L’un des enjeux des contributions de ce dossier sera donc de valoriser les travaux qui abordent le care dans un triple processus d’enchevêtrement : enchevêtrement des disciplines (sociologie, économie, anthropologie), enchevêtrement des champs d’observation (les échanges familiaux, la nature du travail de soin aux personnes, la professionnalisation de l’aide à la dépendance, les cadres sociaux de la prise en charge, la mondialisation de la production domestique), enchevêtrement des registres d’analyse (construction des référentiels des politiques publiques, redéfinition des rapports de genre, émergence d’activités nouvelles, redéfinition des catégories d’activité, transformation du travail et de la famille).

L’enjeu est de taille puisque le care nous invite à penser ou à rendre compte des encastrements entre le monde de la rationalité instrumentale et celui de la solidarité affective.

 

3. Le contenu du dossier

Les travaux de ce numéro proposent différents lieux d’observation du care : les échanges familiaux, la nature du travail de soin aux personnes, la professionnalisation de l’aide à la dépendance, les cadres juridiques et sociaux de la prise en charge, la division internationale de la production domestique. Ils mobilisent ainsi différents registres allant de la construction des référentiels des politiques publiques à la redéfinition des rapports de genre en passant par l’émergence d’activités nouvelles, la redéfinition des catégories d’activité ou les transformations parallèles du travail et de la famille. Chaque contribution participe, à sa façon, à cette vision élargie de la question du care et s’inscrit dans cette reformulation générale.

Tenant compte à la fois des mutations du care, et de l’importance de l’objet pour la cohésion de la socio-économie, une contribution se présente plutôt comme un agenda de recherche : l’article de Jean-Louis Laville vise à préciser les éléments constitutifs d’une nouvelle sociologie économique attentive à la complexité des services aux personnes et ne pouvant, pour cette raison, se réduire à une sociologie des marchés. Il formule un projet scientifique plus ouvert à la diversité des logiques d’action et des prestataires. La qualifiant de « sociologie économique pluraliste », ce projet inclurait les thèmes de l’égalité d’accès, du lien social, de la répartition entre espaces privé et public et de sa professionnalisation.

Dans l’espace d’action du care, liens intimes et transactions économiques coïncident et sont encastrés. En privilégiant l’étude de formes d’activité dites « marginales » comme les transferts de dons, la consommation ou les économies informelles et domestiques, Viviana Zelizer met en évidence ce qu’elle nomme une économie de l’intime et remet en cause les principes juridiques fondés sur les mondes antagonistes, qui séparent les sphères marchandes et non marchandes, et qui réduisent les transactions intimes à une pures affaires de sentiments, sans valeur économique. Isabelle Guérin repense les frontières des sphères d’action entre le monde marchand et le monde non marchand. Son analyse de l’argent des femmes pauvres à une échelle micro révèle la subtilité et la complexité des pratiques. Celles-ci expriment, reproduisent, actualisent, parfois infléchissent non seulement les relations intimes et sociales dans lesquelles les femmes sont impliquées, mais aussi leur rapport aux normes.

Une série d’autres contributions traitent plutôt de l’organisation et la production du care aujourd’hui. En considérant les normes de prise en charge, les normes de transmission, le contenu du travail de care ou les référentiels des politiques familiales. Claude Martin insiste à sa manière sur l’enchevêtrement des registres que mobilise la production du care, en montrant combien les modèles de protection et de prise en charge sont étroitement liés à des contextes et héritages institutionnels nationaux, puis insérés dans la législation et enfin mis en forme par les politiques publiques. Florence Degavre et Marthe Nyssens abordent la question de l’innovation sociale des organisations socio-économiques productrices de soins, organisations qui opèrent dans (et selon) des registres divers : réciprocité, marché, redistribution, administration domestique. Le cadre polanyien leur permet de saisir en quoi le processus de socialisation mobilise des ressources multiples – marchandes, non marchandes et volontaires. Dans un article plus normatif, Dominique Méda interroge l’évolution concrète de la prise en charge du care dans les sociétés contemporaines. L’organisation et la production de care sont envisagées à travers le prisme des comparaisons internationales. Même si le modèle strict du male breadwinner [5] tend à disparaître dans les pays développés, plusieurs modèles de répartition des revenus et des tâches parentales continuent de coexister, sans pour autant que l’égalité réelle des contributions masculines et féminines aux responsabilités professionnelles et parentales soit posée comme un fondamental. Cette question majeure des politiques publiques renvoie à l’articulation entre ces différentes formes de soins, et entre travail, d’une part, et tâches de soins, d’autre part. Prolongeant cette réflexion, Laurent Fraisse et al. identifient, à partir d’une analyse européenne comparative, l’évolution des modes de gestion de l’action collective, évolution qui transforme durablement les États-providence, et qui implique une diversité d’acteurs, publics et privés. Au-delà des discours consensuels autour de la professionnalisation des activités du care, Thierry Ribault enfin tente de réhabiliter le caractère pluriel des professionnalités à l’œuvre dans les activités de care.

Le dossier ainsi présenté aura donc moins vocation à être une réflexion autour du travail et des comportements de care qu’une participation intellectuelle autour d’une renégociation : celle du statut économique et social du care dans les économies et sociétés contemporaines. En cherchant à être moins partielles et plus paradigmatiques, ces nouvelles approches du care interrogent souvent l’ensemble des institutions qui fondent le pacte socio-économique d’un pays, en attendant que soient renégociées les conventions sociales et économiques à l’œuvre dans l’organisation des sociétés capitalistes.

 

BIBLIOGRAPHIE  

·  Gilligan C. (1982), In a Different Voice, Cambridge Mass, Harvard University Press.

·  Letablier M.-T. (2001), « Le travail centré sur autrui et sa conceptualisation en Europe », Travail, Genre et Sociétés, n° 60.

·  Lewis J. (1998), Gender, Social Care and Welfare State Restructuring in Europe, Aldershot, Ashgate.

·  Paperman P., Laugier S. (dir.) (2004), Le souci des autres. Éthique et politique du care, EHESS.

·  Tronto J. (1993), Moral Boundaries: A Political Argument for an Ethic of Care, New York, Routledge.

NOTES  

[1]Ce numéro reprend quelques-unes des interventions qui ont eu lieu dans le cadre d’un colloque organisé par l’ACI Jacintte le 8 juin 2006 au Cnam, ayant pour thème L’Économie du « care » et ses cadres sociaux. Cette ACI, financée par l’ANR et animée par Chantal Nicole-Drancourt, a permis à un groupe ad-hoc de travailler pendant trois ans sur la question de la transformation des équilibres des temps sociaux, ses conditions de développement et ses conséquences.

[2]Dans sa contribution à ce dossier, Claude Martin approfondira d’ailleurs ces différents aspects.

[3]Carol Gilligan est une des premières à articuler les questions de genre aux théories de la justice à travers un courant « The Ethic of care ». Ces théories commencent à peine à être discutées en France.

[4]Dont l’amélioration n’empêche pas les catastrophes sanitaires et sociales comme la France en a vécu par exemple au cours de l’été 2003 au détriment des personnes âgées.

[5]Monsieur Gagnepain.

Care studies

18 novembre 2008

Où l'on reparle du don ...

Difficile en effet de ne pas citer à propos des théories du don la Revue du MAUSS, qui publie justement des textes autour de la notion de "care", qui repose des questions sur le don, dans son n°32 L'amour des autres : care, compassion et humanitarisme (sommaire en ligne) :

"L'amour des autres a sa réalité et sa consistance propres. Mais de quels autres s’agit-il ? Aimer les siens, ses proches, n’est pas trop difficile ni trop distinct, en somme, de l’amour de soi. Mais peut-on aimer – et de quel type d’amour – les étrangers, les réprouvés, les malheureux qu’on ne connaît pas ? Les autres « autres » ?
Ou encore : peut-on donner sans attente ni espoir de retour, « donner quelque chose contre rien », d’une façon radicalement asymétrique, hors de toute réciprocité ? Et quel est alors le statut de ce don ? De la charité, de la pitié, de la compassion ? Vieilles questions, inlassablement reprises par toutes les religions et les morales.
Qu’on regarde ici du point de vue de la philosophie, des sciences sociales et de la psychanalyse, avec une attention toute particulière portée au débat sur le care (la sollicitude) qui, avec la question de la reconnaissance – et en liaison étroite avec les gender studies –, occupe aujourd’hui de plus en plus de place sur la scène philosophique et sociologique. Pour se demander, enfin, si l’amour des autres peut être une politique."
Pour comprendre ce qu'est le care, qui commence à prendre une place plus importante dans les sciences sociales européennes (comme pour les gender ou cultural studies, le mouvement vient des Etats-unis et du Canada), la recension par Clémence Bosselut dans les Archives de sciences sociales des religions, de l'ouvrage Le souci des autres. Ethique et politique du care peut aider puisqu'elle délimite l'histoire du terme et ses différents domaines d'application. Le numéro de Sciences Humaines Le souci des autres, décembre 2006, montre aussi la transversalité de ses intérêts, touchant aussi beaucoup la médecine et l'économie.

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