Jean-Pierre Rumen

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Mâtinale du 11 février

Quand la Grande Guerre rend fou (2014)

 52 minutes. auteur : Jean-Yves Le Naour

 

Dix millions de morts, vingt millions de blessé civils ou militaires et de nombreux

infirmes. Ils étaient nombreux à défiler aux cérémonies commémoratives. Les

« gueules cassées »suivaient les amputés dans leurs voiturettes, spectacle effroya-

ble s’il en fût. Mais des absents notables : tous les blessés mentaux sans aucune

de ces lésions apparentes. Donc aucune pitié pour eux. Ceux-là qui étaient soudain

devenus incapables de marcher, de parler, de voir, recroquevillés en position

fœtale ou encore fuyant droit devant sans savoir où ils allaient et souvent fusillés

pour désertion. On ne parlait pas encore de choc post-traumatique, parfois seule-

ment du « vent de l’obus » à l’origine du choc, succédant au « vent du boulet » des

armées napoléoniennes. Parmi eux Baptiste Deschamps originaire de la Vienne ;

d’abord traité pour ses douleurs invalidantes par la rééducation ou des messages

et résistant à tout, et bientôt « torpillé » à l’électricité par Clovis Vincent futur neuro-

chirurgien d’envergure. Deschamps finit par refuser le traitement, se rebella et frap-

pa le médecin qui voulait lui imposer « pour son bien » ce fameux « torpillage »

ainsi baptisé par ceux qui l’avaient subi. Au conseil de guerre, alors qu’il risquait

très gros, il fut condamné à six mois de prison avec sursis : il commençait à y avoir

des doutes jusque dans la hiérarchie militaire sur ces « traitements ». D’autre part,

fait important, on reconnut le droit à refuser un traitement.

L’avocat et député Paul Meunier fut pour beaucoup dans ce verdict clément. Mais il n’échappa pas à la vindicte politique de la droite lors de la campagne électorale de 1919, dans une cabale menée par Léon Daudet et l’Action française. Il fut emprisonné le 5 novembre à la veille des Élections législatives de 1919. Libéré après 2 ans et 4 mois d'emprisonnement après un non-lieu, il mourut des suites de cette détention.

Quant à Deschamps, il revint chez lui sans pouvoir travailler et sans pension. Deux de ses fillettes étaient mortes de la diphtérie alors qu’il était sous l’uniforme. On ne peut pas ne pas être étreint d’émotion au récit de ces misères.

J’adresserai quand même à ce très bon film la critique de ne pas mettre en évidence la complexité du caractère de Vincent, ni l’origine de ces « traitements » électriques.

Vincent, après un verdict qu’il estimait inique, demanda à remonter au front préférant affronter, selon son expression,« les boches de l’avant aux boches de l’arrière ». Il avait eu une conduite exemplaire au combat qui l’avait fait décoré, mais on notait avec ironie que, médecin dévoué, il employait ses loisirs à tuer « quelques allemands en parfaite santé »…

Il ne faudrait toutefois pas résumer Clovis Vincent à l’image de « la brute galonnée », ou du bourreau patriote.

Il se trouve que je suis né dans la commune d’Ormes, limitrophe d’Ingré, soixante ans après Vincent. Enfant, j’ai souvent entendu parler de lui. C’était une gloire locale devenue gloire nationale. Je crois que dans mon imaginaire d’enfant (et chez d’autres aussi) il était Monsieur Vincent dans une condensation avec Vincent de Paul. Les caricaturistes ont en quelque sorte entériné cette condensation Saint Vincent de Pôles (électriques !).

 

Légende ou réalité chacun dans la région affirmait lui devoir la vie. Et chacun connaissait au moins un membre de sa famille.

Le village de Patay est à vingt kilomètres d’Igné, il y eut là des combats en 1870, et surtout, vivace dans les mémoires, la grande bataille, revanche des français sur Azincourt. On écrivait alors « mettre la Patay » pour défaire largement l’ennemi. Dans mon enfance, on appelait encore le chien Bismarck, pour pouvoir l’injurier de bon coeur !

 

Mais quelle était la « culture médicale » du temps sur les manifestations pathologiques sans substrat anatomo-clinique ?

C’est en 1885 que Charcot commence ses travaux sur « l’hystérie traumatique », l’hystérie, qui est capable de mettre en scène tous les aspects de la pathologie,« grande simulatrice ». Freud arrive dans ce service l’année suivante et il est émerveillé par Charcot. Charcot soigne par l’hypnose, forme raffinée de la suggestion. Il obtient des résultats spectaculaires, il sait et dit en privé que « c’est toujours la chose sexuelle » qui est à l’oeuvre. Freud s’interroge : « S’il le sait, pourquoi ne le publie-il pas? ». Il ne le dit pas publiquement et l’oublie sans doute puisqu’il veut ignorer que ses patientes « guérissent » par amour pour lui, par un phénomène qu’un autre, Freud bien sûr, nommera en 1915 «amour de transfert » (Übertragungsliebe). Cet oubli conduira sans aucun doute à ce qu’on veuille vicarier la suggestion par des moyens physiques (l’électricité).

Babinski, élève de Charcot tant admiré de Vincent, influera fortement sur les conceptions du temps : il parlera de Pithitiatisme, ensemble des troubles fonctionnels qui apparaissent sans cause organique soit par suggestion soit sous l'influence d'un traumatisme affectif et qui sont guérissables par la persuasion.

Formé de pith- tiré d'une des formes de base du grec π ε ι ́θ ω «je persuade». ι ̓ α ́ ο μ α ι « je guéris »

Je dois confesser que, contaminé par les images liées à l’hystérie, ou aux convulsionnaires j’ai longtemps entendu Pythie, la prêtresse vaticinatrice de Delphes…

Il faut se souvenir en outre que c’est l’époque de la « Fée électricité » celle qui peut tout. Et Freud lui-même pratiquera la faradisation (qui utilise un courant induit bien différent du « torpillage » de Vincent) avant, déçu, de l’abandonner puis d’inventer sur l’initiative d’une patiente le « chimney sweeping » ramonage par le verbe…

Mais il nous faut terminer la biographie de Clovis Vincent pour nuancer son portrait :

En 1927, il se rend à Boston afin de rencontrer Harvey Cushing, pionnier de la neurochirurgie. Le professeur Cushing affirmera plus tard, en parlant de Clovis Vincent, « avoir vu opérer le meilleur neurochirurgien du monde ». En 1933, il fonde le Centre neurochirurgical de La Pitié-Salpêtrière.Il sera le premier titulaire de la chaire de Neurochirurgie. Le 19 décembre 1937, il tente à Paris une intervention chirurgicale sur le cerveau de Maurice Ravel dans l'hypothèse d'une atteinte tumorale. Le compositeur se réveilla un court moment après l’intervention, puis plongea définitivement dans le coma.

Le 14 juin 1940, lors de l'entrée des troupes allemandes dans Paris, « il descend dans la rue le fusil à la main. ».

À partir de 1942, il collabore à la mise en place du Comité médical de la Résistance (CMR).

Ultime ironie, Clovis Vincent est le parrain de l'historienne et psychanalyste Élisabeth Roudinesco : sa mère Jenny Roudinesco, membre du Comité médical de la Résistance, avait notamment été son interne.

 

La psychanalyse est largement partie prenante dans l’amélioration humaniste de la prise en charge de ces malades. Pendant cette guerre certains praticiens, en Allemagne (K.Abraham) et en Autriche (Sandor Ferenczi) tenteront d’explorer par le récit les circonstances traumatiques et d’obtenir une abréaction. Ils s’inspiraient bien entendu de la psychanalyse, ce qui n’était pas envisageable en France où on rejetait cette « pseudo science boche… et juive.

 Il y avait bien longtemps pourtant que ce comportementaliste avant la lettre, Itard, avec Victor avait involontairement montré la vanité des telles entreprises « pédagogiques ».

Avec la psychanalyse, il ne s’agissait plus d’obtenir une modification du comportement par quelque méthode ce soit mais de comprendre ce que Freud appelait « conversion » : du psychique au somatique. Puisque le somatique montrait ce qui n’avait pu se dire, il fallait qu’advienne à la parole le conflit psychique irrésolu.

Malheureusement la « talking cure » allait aussi connaître ses déviations. Il suffisait pour certain de parler pour qu’on revive et annule le traumatisme. Ce qui allait déboucher sur l’induction de faux souvenirs et entrainer ces drames familiaux (fausses dénonciations d’inceste) qu’on a connu, surtout aux US.

 

La rage de guérir, ou simplement de normaliser, la « furor sanendi » des anciens allait encore connaitre de beaux jours. On doit un des derniers avatars du phénomène à Lovaas : sa méthode ABA préconise l’utilisation de renforçateurs ou récompenses pour obtenir que l’enfant adopte et maintienne des schémas de comportement normés. Au début ces « renforçateurs » étaient de petits choc électriques en cas d’erreur. L’air du temps a fait préférer des récompenses, souvent alimentaires…au risque du diabète et de l’obésité…

Sans qu’on dispose d’études fiables cette méthode est auréolée d’une réputation d’efficacité qui la fait chérir des instances politiques…

Il resterait bien des questions à explorer : la participation des sujets par exemple. Certains des « torpillés » s’en faisait une petite gloire. Il est fréquent de trouver des malades heureux et fiers d’avoir subi « un traitement de cheval ». Certaines sociétés connaissent des rituels initiatiques douloureux nécessaires au social et acceptés.

 

On ne peut pas penser avoir résolu la question uniquement par l’acceptation.

Il faudrait aussi examiner les nombreuses formes d’électrothérapie qui rendent encore des services.

Il faudrait encore revenir sur la fameuse expérience de Milgram dont l'objectif réel était de mesurer le niveau d'obéissance à un ordre même contraire à la morale de celui qui l'exécute. Des sujets acceptaient de participer, sous l'autorité d'une personne supposée compétente, à une expérience d'apprentissage où il leur sera demandé d'appliquer des traitements cruels (décharges électriques) à des tiers sans autre raison que de « vérifier les capacités d'apprentissage ».

Les résultats sont saisissants.

Le groupe de la mâtinale n’a pas manqué de noter la différence des retentissements psychiques de la grande guerre avec ceux des guerres contemporaines par exemple sur les vétérans américains du Viet-Nam avec leurs dépressions, leurs suicides, leurs recours aux toxiques.

 

On pourra faire une fructueuse référence aux travaux de Ian Hacking qui soutient une remarquable hypothèse :

« Je pense qu'il existe des maladies mentales - l'hystérie en est un exemple fameux - qui apparaissent dans un contexte particulier, se développent puis disparaissent peu à peu ; leur trajectoire est relativement courte dans le temps. Par exemple, le trouble de la personnalité multiple a pris l'ampleur d'une réelle épidémie aux Etats-Unis, mais ses racines sont récentes, dans les années 1960-1970. On commence d'ailleurs à assister à sa fin. L'anorexie est probablement une maladie mentale transitoire. En ce qui concerne la fugue, les cas diagnostiqués se retrouvent dans des régions très spécifiques, principalement en France, et même si certains voyageurs aliénés sont apparus quelques années plus tard en Allemagne, le centre de la fugue reste français. »

 

On s’en tiendra là pour l’instant.

Nous avons devant nous la perspective de continuer : nos Mâtinales sont riches de notre travail futur !

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