Un falsificateur dogmatique

 

Par Robert Samacher

Ex-maître de Conférences Université Paris VII, Denis-Diderot

 

Ce n’est pas sans réticence que j’interviens de nouveau dans un débat médiocre auquel

participent la presse et l’ensemble des médias concernant ce personnage ambigu qu’est

Michel Onfray.

C’est en tant que psychanalyste que je me suis senti obligé de m’intéresser à lui après la

parution de son livre Le Crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne. Je le connaissais

de réputation, il m’arrivait de l’écouter à la radio ; la création d’une université populaire à

Caen, ouverte à toutes et à tous, ses interventions concernant « le goût », privilégiant le

bien-manger, le bien-vivre et la sensorialité, me paraissaient être de bon aloi, elles évo-

quaient un philosophe progressiste sensible à la misère humaine. Son intérêt pour Frédéric

Nietzsche n’était pas pour me déplaire, bien que mon ami Emile Jalley eût, à différents

moments de nos rencontres, émis des doutes sur la qualité de la lecture que M. Onfray

pouvait faire de cette œuvre essentielle.

Comment situer Michel Onfray ? Donnant l’image d’un homme qui bouscule les idées reçues, il fait profession de provoquer pour susciter des polémiques qui font parler de lui et lui permettent d’élargir son public. Il est soutenu par nombre de journalistes connus qui, dès que l’on essaie de resituer les faits et de rétablir des vérités, dénoncent les réflexes conditionnés des « chiens de Pavlov » qui s’efforceraient de faire taire une parole libre ! Mais cette parole est-elle si libre que cela ? Ces journalistes répondent parfaitement à ce qu’attend Onfray : qu’on lui octroie une place de victime !

Michel Onfray se dit volontiers anarcho-libéral et libertaire, iconoclaste et athée. Il aime à cultiver les paradoxes. Il est aussi l’apologiste d’un nouvel hédonisme, qui serait libéré du poids de la faute et du sentiment de culpabilité. À ce titre, il s’est attaqué aux différentes formes de religion, en particulier dans son Traité d’athéologie qui avait pour projet de désacraliser le fait religieux : « Déconstruire les monothéismes, démystifier le judéo-christianisme – mais aussi l’islam bien sûr – puis démonter la théocratie… De quoi travailler ensuite à une nouvelle éthique et produire en Occident les conditions d’une véritable morale post-chrétienne, où le corps cesse d’être une punition, la terre une vallée de larmes, la vie une catastrophe, le plaisir un péché, les femmes une malédiction, l’intelligence une présomption, la volupté une damnation. » Tout le système de pensée d’Onfray et l’idéologie qui en découle sont résumés dans cette profession de foi ! 

De plus, tous les arguments qu’il peut trouver chez les auteurs allant dans le sens de sa conception du monde sont, pour lui, bons à prendre, et à chaque fois il présente leurs ouvrages comme une véritable découverte, à commencer par Le Livre noir de la psychanalyse, publié en 1995 sous la direction de Catherine Meyer. L’ambition affichée de ce livre était de remettre en cause la clinique et la théorie psychanalytiques en pointant les échecs et les impasses de celles-ci. Pour Onfray, ce livre a constitué une révélation déterminante alors qu’il reprend des critiques et des préjugés éculés ; cette fausse révélation l’a conduit à publier à son tour, en 2010, Le Crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne, où il dénonçait les prétendus « méfaits » de la psychanalyse et plus particulièrement ceux du freudisme, accusé de duplicité et assimilé à une religion organisée comme une secte. Il faisait ainsi entrer la psychanalyse dans son système de pensée, en la présentant comme une ennemie à combattre.

Cette fois-ci, dans le l’hebdomadaire Le Point,  Michel Onfray vante les mérites du livre que vient de publier Jean Soler, Qui est Dieu ? ; il le présente aussi comme une véritable révélation confirmant des présupposés dont, pour sa part, il aurait déjà eu l’intuition ! D’après Michel Onfray, les recherches historiques de cet auteur corroborent et étayent ses propres recherches ainsi que certaines des idées concernant les religions qui seraient déjà présentes dans son Traité d’athéologie et y auraient été développées. Dans son article du Point daté du 7 juin 2012, les commentaires qu’il fait sur le livre de Soler lui permettent de reprendre à son compte et d’utiliser à ses propres fins les écrits d’un historien controversé qui mène une attaque ciblée contre le judéo-christianisme, et plus particulièrement contre la source qui le fonde, l’Ancien Testament (ou les premiers livres de la Bible hébraïque).

Dans cet article intitulé « Michel Onfray : Jean Soler, l’homme qui a déclaré la guerre aux monothéismes », Michel Onfray, qui s’érige de toute évidence en double de Soler, recherche systématiquement les oppositions et la confrontation par le biais d’un mode de pensée binaire : il oppose ainsi les religions monothéistes au polythéisme, les mythes à l’histoire, les forces du bien aux forces du mal, et décide lui-même de quel côté se trouve le bien et la vérité. À ses yeux, Jean Soler est un héros de l’esprit menant courageusement une guerre salvatrice contre l’hégémonie monothéiste au profit de la réhabilitation du bien précieux perdu par l’Occident : la culture polythéiste, assimilée ici de manière réductrice à la culture grecque (en réalité, à un idéal mythique de la culture grecque), laquelle serait bien supérieure aux autres.

Le Dieu d’Israël est dépeint par Onfray-Soler comme un Dieu sanguinaire, responsable des malheurs et des guerres sans fin que connaît l’humanité. Dans un texte publié sur J. Forum, le rabbin Yeshaya Dalsace souligne que Jean Soler oppose les Grecs « épris de paix » aux Juifs « belliqueux », ce que M. Onfray se dépêche d’approuver et de reprendre à son compte. Positionnement idéologique simpliste qui n’a rien à voir avec la vérité historique. C’est pourquoi Y. Dalsace suggère qu’il leur faudrait « rouvrir les classiques helléniques pour se remémorer les guerres entre cités, enlèvements, massacres et viols. Faut-il rappeler les interminables luttes entre Sparte et Athènes et la politique hégémonique de cette dernière dont la cruauté envers les vaincus frappa Aristophane ou Xénophon ? » Faut-il aussi rappeler la guerre des Grecs contre les Perses ? Et que dire des conquêtes, des massacres et du génocide perpétrés par les Romains, peuple qui fut très largement polythéiste ?

Soler et Onfray ne semblent pas bien faire la part des choses ; sont-ils de parti pris ? La vision de l’histoire qu’ils propagent, témoignant d’un aveuglement certain, s’inscrirait plutôt dans une démarche révisionniste. D’après Onfray, reprenant les assertions et les élucubrations dogmatiques de Soler, « le judaïsme, loin d’avoir supprimé le polythéisme est ‘monolâtre’, le monothéisme n’est rien d’autre qu’une arme de guerre forgée tardivement pour permettre au peuple juif d’être et de durer, fût-ce au détriment d’autres peuples. Il suppose une violence intrinsèque exterminatrice, intolérante, qui dure jusqu’aujourd’hui ». Quel raccourci ! Mais cela ne lui suffit pas puisque, comme Voltaire, Soler se réfère au massacre de quelques peuplades de Canaan pour faire valoir que les Juifs auraient été le premier peuple à perpétrer des génocides.  Ce qui ressemble à une contre-vérité historique (la Bible n’étant pas un simple livre d’histoire) lui permet ensuite d’affirmer, de manière outrancière, que « le génocide hitlérien serait d’inspiration et de facture juive et que la Shoah n’aurait pas l’importance exceptionnelle qu’on lui attribue habituellement ».

Nous retrouvons ici l’idéologie antisémite traditionnelle qui consiste à accuser les Juifs de tous les crimes et de tous les  malheurs du monde. Dans sa logique, Onfray la justifie par le fait que les Juifs seraient porteurs d’une pulsion de mort en lien avec monothéisme dont notre époque continuerait à être la victime.

Dans un article de la revue en ligne Non-fiction.fr, j’ai souligné la coupure systématique qu’Onfray introduit entre les forces du bien et les forces du mal, conception manichéenne que l’on retrouve dans l’ensemble de ses ouvrages. Lutte du monothéisme contre le polythéisme mais aussi lutte de S. Freud contre W. Reich, du corps contre l’esprit, de la pulsion de vie contre la pulsion de mort, ou encore d’A. Camus contre J.-P. Sartre, avec en conclusion de chaque combat le gagnant que M. Onfray congratule parce qu’il détient la vérité (celle de M. Onfray) !

Dans son interprétation de la notion de pulsion, Onfray situe du côté du bien la pulsion de vie qui se manifeste dans ce qu’il appelle l’hédonisme, et du côté du mal, la pulsion de mort assimilée à la destruction et au meurtre. Il projette cette pulsion de mort sur les Juifs, leur religion monothéiste et le freudisme qui est, à son avis, une émanation judaïque ; les nazis, eux aussi, considéraient la psychanalyse freudienne comme une  « science juive ».

Du point de vue d’Onfray, « l’économie libidinale est hédoniste : la pulsion aspire à se répandre, son expression coïncide avec une jubilation corporelle, c’est la société qui  contraint l’homme à un idéal ascétique ». La théorie freudienne, avec son principe de réalité, propose le renoncement, le sacrifice, les privations, les abnégations, donc des frustrations. De ce fait, elle fait intervenir la limite et la Loi, ce qu’Onfray ne peut accepter et qu’il remet en question, en particulier à propos des Dix Commandements mosaïques.

De même, Jean Soler conteste le bien-fondé de ces Dix Commandements et les réduit à leurs seuls aspects particularistes ou ritualistes, gommant ainsi leur dimension universelle (ou universaliste), privilégiant l’immanence à la transcendance dont il ne saisit pas plus la portée que M. Onfray.

Onfray reprenant Soler à propos du Commandement « Tu ne tueras point » prétend qu’il n’aurait concerné que les membres du peuple hébreu : les autres, on pouvait les massacrer, ça ne portait pas à conséquence ! D’après le rabbin Y. Dalsace, ces allégations correspondent à une falsification et à une méconnaissance complète de l’histoire du peuple juif et de son rapport à l’universel. Par ailleurs, le couple Onfray-Soler, en dénonçant les Juifs comme membres d’un peuple persécuteur et intolérant, réalise un détournement, sinon un retournement flagrant de l’histoire. Les Juifs, tout au long des siècles, ont subi discriminations, ségrégations, persécutions, brimades, massacres, pogromes, et la Shoah… Ce ne sont pas des détails et ils sont plus que connus !

Y. Dalsace souligne en outre que cette accusation de meurtre n’est sans rappeler les meurtres rituels que les chrétiens ont attribué aux Juifs durant tout le Moyen âge. Comme d’habitude, Onfray reprend à son compte un certain nombre de mythes négatifs, de rumeurs sans fondements sérieux que l’on peut résumer de la façon suivante : « Les Juifs solidaires entre eux empoisonnent les autres par haine du genre humain, ils sont nuisibles et doivent être détruits comme des animaux nuisibles » ; c’est le genre d’arguments utilisé par les nazis et qui a mené à la destruction massive et programmée des Juifs.

Dans la logique de M. Onfray, le freudisme ne pouvait échapper à ce qui serait l’orientation atavique des Juifs ; cette orientation se manifesterait sous la forme du pessimisme freudien qui ne verrait le monde que par le prisme de la pulsion de mort, ce qui se traduirait par le fait que la guerre ne peut être qu’une nécessité inévitable de la nature. Onfray en conclut que Freud prône une idéologie de mort, « ce qui veut dire que tant que dureront les humains, il existera des guerres, des meurtres, des crimes, des violences, des brutalités, de l’exploitation, jamais la révolution n’effacera les inégalités. La pulsion de mort n’a rien à voir avec le mode de production capitaliste des richesses, elle ne disparaîtra pas par la magie d’un changement politique ». C’est ainsi qu’Onfray traduit la pensée freudienne à laquelle il s’oppose, mais il montre qu’en fait il n’a pas su   lire Freud et qu’il est lui-même incapable de saisir le fonctionnement humain. 

Freud situe en effet la pulsion comme un concept limite qui rend compte du lien soma-psyché et se décompose en deux pulsions : la pulsion de vie et la pulsion de mort ; celles-ci se conjuguent ou peuvent devenir antagonistes mais toutes deux sont nécessaires à la vie. Onfray, lui, de façon caricaturale et manichéenne, supprime (ou voudrait supprimer) la pulsion de mort, ce qui, de son point de vue, doit automatiquement se traduire par un changement de la société dans le sens hédoniste de la libération sexuelle. Il essaie d’étayer cette conception en prenant appui sur un élève dissident de Freud, Wilhelm Reich, qui propose une autre voie : « Quand Freud croit définitivement inévitable, sinon nécessaire la répression des instincts par la civilisation… Reich enseigne la nécessité de la libération sexuelle ; un éloge de la jubilation par l’orgasme ; une promotion de l’éducation sexuelle pour toutes et tous… une lecture critique du fascisme et du capitalisme comme productions de la répression libidinale millénaire ; une attaque en règle contre la famille, appareil de dressage répressif et de production des névroses ; une déconsidération du patriarcat monogamique ; une charge sévère contre le judéo-christianisme promoteur d’une morale sexuelle à l’origine de toutes les pathologies ; le nécessaire compagnonnage entre une psychanalyse post-freudienne et un marxisme post-soviétique ; la possibilité de réaliser le bonheur sur terre par l’action politique ; l’usage de la psychanalyse à des fins hédonistes, communautaires et libertaires. »

Cet ensemble fourre-tout présente une dimension imaginaire idéaliste et surtout utopiste qui ne tient guère compte de la dynamique pulsionnelle humaine, de l’amour et de la haine, et de la nécessité de faire appel à la loi pour réguler la violence. Loi dans le registre symbolique qui prend la mesure du monde tel qu’il est selon le principe de réalité, et non loi imaginaire du caprice qui promeut l’arbitraire selon une conception narcissique du monde.

Habituellement, dans nos sociétés monothéistes, qui sont aussi ouvertes à tous les cultes et à l’athéisme (en vertu des préceptes énoncés dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen),  la Loi est incarnée par le père dont l’une des figures est Dieu. C’est Dieu en effet qui remet à Moïse les Tables de la loi sur lesquelles sont gravés les Dix Commandements qui, dans leur ensemble, imposent l’interdit de l’inceste et du meurtre, c’est-à-dire rendent la vie possible en société par le droit et l’accès à la culture. En s’opposant à la transcendance de la Loi, Onfray récuse la fonction du père support de l’interdit fondamental (« la mère est interdite à qui parle comme tel », formule Lacan) et gomme toute transmission symbolique. En revanche, il prône un idéal de fusion, d’indistinction, de corps à corps où tout serait dans tout, c’est-à-dire la destruction de toute hiérarchie et de tout ordre symbolique.

Comme le font remarquer Jean-Claude Paye et Tülay Umay, « M. Onfray ne veut pas tuer le père mais occuper sa place » ; cependant, encore faudrait-il qu’il en ait les moyens ! Ces auteurs rappellent que, étant donné sa surface médiatique, « M. Onfray est présenté comme l’icône, l’incarnation de la vérité comme ʻtouteʼ. Il s’offre comme vérité qui se fait voir, qui ne se présente pas à la raison mais au regard, à la pulsion scopique ». Ses livres sont effectivement supports de méconnaissance ; bénéficiant d’un bon plan marketing, ils proposent une vérité « prêt-à-porter » destinée à fournir une « jouissance » auto-érotique, une vérité autoproclamée. Pour Onfray, ce qu’il affirme est vrai puisqu’il l’a énoncé, cela n’a pas besoin d’être vérifié, il ne doit rien à personne ! Son aplomb et sa suffisance se traduisent par des références interprétées, falsifiées, au même titre qu’ils donnent naissance à une argumentation rhétorique qui ne tient pas compte des faits mais répond à la vérité dogmatique et au mode de société qu’il veut imposer. En outre, il n’accepte aucune critique ni aucune limite imposée à la jouissance que lui apportent ses falsifications et détournement d’écrits célèbres.

Ce que suppose la Loi symbolique, c’est pourtant l’introduction d’une limite à la jouissance, théorisée  registre de la castration pour Freud et que la psychanalyse lacanienne a située comme introduisant une des catégories du manque celles de la frustration, de la privation et plus particulièrement celle de la castration qui introduit au désir. De cette Loi, Onfray n’en veut rien savoir puisqu’il propose voire impose un univers hédoniste sans manque ; ainsi, il ne risque pas de rencontrer la castration qui, pour la psychanalyse, est la reconnaissance de la limite humaine, la reconnaissance du possible et de l’impossible. 

Quel est ce mirage dans lequel Onfray essaie de nous entraîner, et pourquoi les médias lui portent-ils un intérêt si constant ? Peut-être cet individu répond-il aux valeurs de la « postmodernité » capitaliste qui n’accorde d’intérêt qu’à ce qui se consomme immédiatement et qui se jette tout aussi vite ? Son personnage n’est-il pas entièrement construit par une presse, une radio et une télévision voraces et parfois obscènes, qui ont   chacune besoin d’un « philosophe » se prêtant aussi bien à la basse polémique qu’à la consommation rapide ? Ne correspondrait-il pas alors, dans une certaine mesure, au personnage incarné par Roberto Benigni dans le film de Woody Allen To Rome with love (2012), cet italien moyen et parfaitement inconnu, qui attire subitement la lumière de tous les projecteurs et devient la proie des journalistes ? Ça ne se justifie pas, mais, selon la presse, ce qui importe sur le moment aux téléspectateurs, c’est de savoir s’il porte un caleçon ou un slip ! De même, l’attention des journalistes et l’engouement du public pour ce philosophe médiocre qu’est M. Onfray ne sont-ils pas liés en grande partie au grand déballage de l’intime auquel il s’adonne ? Par exemple examiner la vie de Freud   par le petit bout de la lorgnette pour en tirer des conclusions concernant l’ensemble de son oeuvre….

Comme le soulignent J.-Cl. Paye et T. Umay, « Onfray est un révélateur de la décomposition sociale actuelle. Dans la modernité, quelque chose de notre humanité est touché, c’est de cette faiblesse que jouit cet auteur » et dont il tire profit, car ses ouvrages se vendent très bien dans un contexte éditorial sinistré. Faisant une lecture partielle et partiale des ouvrages qu’il prétend analyser sérieusement, il attaque ad hominem pour mieux atteindre l’œuvre, démarche foncièrement malhonnête, mais qui attise le voyeurisme et la voracité malsaine de nombre de lecteurs, auditeurs ou spectateurs consommateurs. Flattez les bas instincts, et il en restera toujours quelque chose !

Les affirmations gratuites et les références détournées qu’il assène, supports d’une conviction sans failles qui emporte l’adhésion du public, sont des procédés de communication qui répondent à l’air du temps et qui exercent une fonction de désinformation sans compter l’abrutissement qu’ils produisent et alimentent.

Les commentaires des différents textes qu’Onfray dit avoir lus montrent par les faux-sens, contre-sens, contre-vérités qu’ils accumulent, qu’en réalité il ne les a pas assimilés ; leur lecture ou interprétation littérale suppose qu’une identité est établie entre l’énonciation du mot et la chose elle-même. Cette lecture simplificatrice, évacuant les métaphores, donne le sentiment que les choses existent au moment où elles sont énoncées et que la subjectivité et l’objectivité ne se distinguent plus. (Elle rejoint l’interprétation littérale du Cantique des Cantiques, que Soler présente comme le seul mode de lecture valable.) Dans sa démarche rhétorique, Onfray fait surtout usage de slogans. C’est dit et écrit dans ses œuvres, donc incontestable ! Par conséquent, loin d’ouvrir et de libérer les esprits, il les enferme.

Cette pensée réductrice, qui nie tout manque, a besoin de boucs émissaires ; ce sont traditionnellement les religions, et en particulier le judéo-christianisme qui, pour Onfray, ont produit une mauvaise organisation de la société ; elles sont donc responsables de tous les maux. Selon cette conception, la haine et la destruction ne peuvent venir que du dehors, sur un mode projectif. Onfray rejoint ainsi l’idée rousseauiste de la tabula rasa : c’est la société qui pervertit l’homme et le rend mauvais ! 

Quelle est la portée politique de ses travaux ? Bien que se disant libertaire, il ne se gêne pas pour flirter avec les idées libérales. Dans une société de consommation et de loisirs, l’hédonisme devient alors le dogme qui permettra à l’humanité de trouver le bonheur. Mais en réalité, cette utopie qui repose sur une méconnaissance du fonctionnement humain, si elle était appliquée, ne mènerait-elle pas plutôt l’humanité directement à sa destruction ? Pensons aux régimes totalitaires qui ont voulu le bonheur des peuples ! Critique à l’égard des religions, M. Onfray ne propose-t-il pas lui-même une mystique, une incantation ? 

Dans un article publié sur le Monde.fr, « Michel Onfray ou comment jouir dans le désert », Bernat rappelle qu’Onfray « se revendique de gauche mais [qu’]il est incapable de penser les processus sociaux, historiques, économiques, autrement dit les rapports de production, qui font que les individus sont ce qu’ils sont. “Jouissez, jouissez” : ce petit mot d’ordre est une incroyable régression intellectuelle, parfaitement en accord avec la déliquescence critique par le libéralisme libertaire. Onfray ne peut produire que des mots d’ordre car sa pensée est incapable de se questionner elle-même comme résultat d’un processus historique complexe. Il se place au sommet ou à côté de l’histoire, ce qui est encore plus comique. D’où le recours constant aux mythes. Le mythe c’est la fuite stratégique hors de l’histoire ». Lorsqu’on lit les assertions d’Onfray concernant la Bible,   on a vraiment le sentiment qu’il ne l’a pas lue, ou qu’il l’a lue en diagonale pour trouver les arguments qui étayeront ses préjugés. Calquée sur la lecture étroite et dogmatique de Soler, son approche de la Bible n’est donc absolument pas historique, comme il le prétend, mais bien mystique et mythologique.

De même, bien qu’à l’en croire il ait passé « 500 heures » à lire toute l’œuvre de Freud, Onfray ne semble pas avoir saisi ce qui distingue le principe de plaisir de la jouissance ; il a sans doute fait une lecture trop rapide d’Au-delà du principe de plaisir (1920) ! Confondant le principe de plaisir qui est un principe de moindre tension avec son au-delà, c’est-à-dire avec la jouissance qui se situe dans le domaine de l’excès, il n’a pas notion que si la pulsion de vie n’est pas régulée par la pulsion de mort, on aboutit à la destruction de toute vie, car la dynamique pulsionnelle doit trouver son équilibre entre le trop et le pas assez ; l’excès d’un côté (le trop de tension) ou de l’autre (la tension insuffisante) aboutit toujours à la mort.

Afin d’établir dans les faits son système philosophique plus qu’approximatif et contradictoire, Onfray prône le retranchement de la pulsion de mort pour ne garder que la pulsion de vie, ce qui va complètement à l’encontre du fonctionnement humain. Dans sa logique, comment procéderait-il pour arriver à cette fin ? Il suffirait d’exclure les Juifs et leur religion, Freud et sa pulsion de mort, ce qui rejoint entièrement la conception nazie de « l’éradication du mal ». Ainsi, il ne resterait plus que l’hédonisme, qui serait bien sûr du côté de la joie et de la vie ! Cette pulsion de vie pourrait alors être orchestrée par un Dieu païen, support d’une jouissance sans limite ! Curieux retour au « monolâtrisme », à la vénération pour la Vérité unique et au culte du Chef de la part d’Onfray, qui se dit pourtant adepte du paganisme. Dans ces conditions, pourquoi ne pas faire à nouveau appel à un Führer de la trempe d’Adolf Hitler ?

Malgré les très nombreuses critiques que lui valent ses travaux, y compris de la part de la communauté des philosophes, M. Onfray campe sur ses positions et se contente d’affirmer ce qu’il a déjà affirmé. La mode à laquelle il répond en fait une vedette qu’on se dispute, quel que soit le bord politique auquel on appartient. Récemment, en mai 2012, deux évènements culturels étaient annulés par la municipalité d’Aix-en-Provence : des « rencontres sur l’Algérie » et l’exposition « Albert Camus, l’étranger qui nous ressemble », confiées à l’historien Benjamin Stora, dont on connaît la rigueur et le sérieux. Devant la réaction protestataire des rapatriés d’Algérie et pour ne pas les heurter, le maire d’Aix-en-Provence, Maryse Joissains, proche de la droite populaire, a contacté Michel Onfray, jugé moins sectaire que Benjamin Stora, pour relancer le projet. Christine Clerc, qui a évoqué l’affaire dans le journal Marianne n’en a pas été si choqué puisque, d’après elle, Michel Onfray serait l’auteur d’un « magnifique ouvrage », L’Ordre   libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus. Quelle ampleur peuvent prendre les louanges à la gloire d’une icône médiatique ! Michel Onfray, de son côté, n’a pas dit non, comme quoi il s’accommode fort bien du système politico-médiatique actuel, au même titre que ce système fondé sur le spectacle, l’image, l’argent et la consommation s’accommode fort bien de ses détournements grossiers et de ses falsifications dogmatiques.

 

Bibliographie :

Bernat, Le Monde du 15 février 2006.

Clerc Ch. « La Madame Sans-Gêne d’Aix-en-Provence », Marianne, n° 794, du 7 au 13 juillet 2012

Dalsace Yeshaya, « Les bourdes (bibliques) de Monsieur Onfray, dans J. Forum, 5 juillet 2012. (Voir également Le Point du 5.07.2012.)

Freud S., 1920, « Au-delà du principe de plaisir », trad. S. Jankélévitch, Pb. Payot, Paris,1968. 

Giesbert F. O., 12/07/2012, « Michel Onfray et les chiens de Pavlov » Le point, éditorial du 12/07/2012.

Jalley E., 2010-2011, Anti-Onfray I, 2, 3, Paris, l’Harmattan.

Lacan J., 1959-60, « L’éthique de la psychanalyse », Le Séminaire VII, Paris, Seuil, 1986

Onfray M., 2005, Traité d’athéologie , Paris, Grasset 

Onfray M., 2010, Le crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne, Paris, Grasset

Onfray M., « Qui est Dieu ? » de Jean Soler, Le Point, 7 juin 2012.

Meyer C. (sous la direction), 2005, Le livre noir de la psychanalyse, Les Arènes.

Paye J-C., Tülay Umay, mai 2010, « A quoi sert Michel Onfray ? », réseau Voltaire, Bruxelles, Voltairenet.org.

Samacher R. 2009, Sur la pulsion de mort, création et destruction au cœur de l’humain, Paris, Hermann.

Samacher R., 2010, « A propos de la pulsion de mort », Non-fiction.fr, juillet 2010.

Soler J., 2012, Qui est Dieu ?, Paris, éditions de Fallois.

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