Gloria Steinem...

« En vieillissant, on se débarrasse enfin des contraintes imposées par notre genre »

Par Annick Cojean Publié le 08 mars 2020

La figure américaine du féminisme évoque une vie d’engagement et de combats pour la cause des femmes.

Gloria Steinem est une icône du féminisme. Journaliste, conférencière, militante, elle a cofondé le magazine Ms. et d’autres organisations américaines promouvant les droits des femmes. A 85 ans, elle continue de sillonner l’Amérique, « héroïne » réclamée sur tous les campus et farouche opposante à Donald Trump. Des pièces de théâtre lui ont été consacrées ainsi qu’un film – The Glorias – annoncé à l’automne où son personnage est notamment joué par Julianne Moore.

Je ne serais pas arrivée là si… si d’autres femmes ne m’avaient ouvert la voie et montré que l’horizon des possibles était plus large et plus dégagé que je ne le pensais.

Une image me revient. Comme un flash des années 1960. Je me promène sur la 57e Rue, à Manhattan, et mon regard est soudain happé par la vision d’une jeune femme marchant d’un pas alerte de l’autre côté du trottoir. Elle porte un chapeau de cow-boy, des bottes et un long manteau noir ciré comme on voit dans le bush australien. Elle n’a pas de sac à main – c’est un détail important – et elle regarde droit devant elle, ses cheveux flottant au vent. Je suis hypnotisée. C’est la première fois que je vois une femme libre. Je me dis que je veux devenir exactement cette femme-là.

A 86 ans, cette activiste et journaliste est l’une des plus grandes voix féministes au monde. Son combat, Gloria Steinem le retrace dans un livre de citations qui vient d’être traduit en France. Entretien avec une femme engagée contre le racisme et le sexisme, farouche opposante à Donald Trump.

Une combattante itinérante. C’est comme ça que se définit Gloria Steinem, icône, Rockstar – n’ayons pas peur des mots – et féministe américaine. Journaliste, militante, conférencière, autrice, elle a cofondé le magazine Ms. et plusieurs organisations américaines promouvant l’égalité femmes-hommes. A 86 ans, celle qui a toujours vu dans le voyage une nécessité absolue pour le combat des droits des femmes continue de sillonner l’Amérique. De sa lutte pour l’avortement à son combat pour l’égalité, en passant par son enquête undercover auprès des Bunny du Playboy Club de New York, un biopic, The Glorias.

Gloria Steinem a aussi le goût des mots et des slogans. Ceux qui rassurent, amusent, inspirent, et qu’elle surnomme la “poésie du quotidien”. Farouche opposante à Donald Trump et militante chevronnée, nul doute que le titre de son nouveau livre a quelque chose de provocateur : La vérité vous libérera mais d’abord elle vous mettra en rage – Réflexions sur l’amour, la vie, la révolte. Elle y chronique sa vie et sa carrière à travers toute une collection de citations récoltées lors de ses voyages ou auprès de ses amies (Audre Lorde, Maya Angelou, Alice Walker, Flo Kennedy, Bell Hooks…). Une compilation aux airs de mantras qui ne donnent qu’une seule envie : faire la révolution.

Crise sanitaire oblige, elle n’a pas pu se déplacer en France, mais nous a accordé un long entretien sur Zoom depuis la Californie, chez une amie. Elle y est entourée d’un petit bureau en bois, d’un tableau avec vue sur mer et de lampes chandeliers. Nous, d’un frigo, d’un livre de cuisine et d’une pile de factures.

Un·e manifestant·e brandit une pancarte à l’effigie de Steinem et de sa camarade de lutte, l’avocate Dorothy Pitman Hughes, lors d’un rassemblement à la mémoire de George Floyd à New York, en mai 2020.

Vous incarnez un féminisme de terrain, combatif et déterminé. Comment apprend-on ces leçons, qu’est-ce qui vous a donné autant de force toutes ces années ? 

Gloria Steinem — Je pense que ma force vient vraiment de mes voyages et de ma capacité d’écoute. Parce que je passe le plus clair de mon temps sur la route pour aller à la rencontre de femmes incroyables, j’ai réalisé combien le féminisme est une lutte universelle, sensible et drôle. La plupart des formules et citations que j’utilise comme des mantras viennent en réalité de ces voyages.

“En 2016, Donald Trump a perdu l’élection présidentielle par près de deux millions de voix”.

Le titre de votre nouveau livre est La vérité vous libérera mais d’abord elle vous mettra en rage : en quoi cela résonne-t-il avec le présent ? 

Je ne sais pas comment cela est traduit en français, mais en anglais la phrase est “will piss you off”. Ce que l’on peut traduire par “mettre en colère”, mais avec une connotation beaucoup plus drôle et familière peut-être… Cette phrase me semble très éloquente au regard de ce qui se passe aux Etats-Unis en ce moment même. 

Gloria Steinem : "L’avantage d’être vieille, c’est que je peux me rappeler que c’était bien pire avant pour les femmes"

Pour la journaliste américaine de 83 ans, fondatrice du magazine «Ms.», l’exigence d’égalité est désormais une attente préalable pour la nouvelle génération, et non plus une réaction aux injustices vécues comme au début du mouvement féministe.

Vous avez souvent critiqué un féminisme parfois trop théorique, trop conceptuel. Est-ce toujours le cas ?

Parfois. Les universitaires américains et français s'inspirent les uns des autres. Ils produisent des théories très importantes, mais qui ne sont pas toujours faciles à traduire en actions. Elles sont calibrées pour l'université, pas pour la rue. Ce qui me frappe dans le monde académique, c'est qu'il y a parfois cette injonction à être abscons. Il n'y a pas de mal à ça : chaque profession a son jargon et les apprentissages issus de ces recherches sont de grande valeur. Mais une des choses les plus tristes que j'entends quand je parcours les Etats-Unis, c'est : «Je ne crois pas être assez intelligente pour être féministe.» Ça me brise le cœur ! Il faut juste être conscient qu'on a besoin de romans, mais aussi de poésie. Nous devons être capables de raconter les choses de façon directe.

Comment faites-vous ?

Le féminisme, c'est cette petite fille de 6 ans qui dit : «Tu n'es pas mon chef. C'est injuste.» C'est reconnaître simplement l'égalité, que chaque personne est unique, qu'on ne doit pas être rangé dans des catégories. La société invente ces catégories pour pouvoir créer une hiérarchie et imposer un contrôle. Le féminisme, c'est dire : «Non, nous n'allons pas accepter cela.»

Quels liens entretenez-vous avec le féminisme français ?

Il y a toujours eu des échanges d'idées très féconds entre nous, féministes américaines, et le mouvement en France. Dans le premier numéro de Ms. [ magazine féministe qu'elle a cofondé en 1972, ndlr], nous avons publié une pétition intitulée «Nous avons subi un avortement et nous demandons que la loi change» [53 personnalités américaines, dont Gloria Steinem, déclaraient avoir subi un avortement, illégal à l'époque aux Etats-Unis]. On s'inspirait, bien sûr, du «Manifeste des 343», publié en 1971 dans le Nouvel Observateur et rédigé par Simone de Beauvoir, qui réclamait l'avortement libre en France. Et d'ailleurs, pour souligner les liens qui unissent les deux mouvements, nous avons choisi cette année de dédier le Festival Albertine à Simone Veil.

Dans plusieurs Etats américains (Texas, Kentucky, Missouri), les droits reproductifs sont sérieusement menacés. Comment faire pour militer alors que les fronts se multiplient ?

C’est une grande différence avec la France. Chez vous, les politiques sont décidées nationalement. Aux Etats-Unis, ça peut se faire Etat par Etat. On finit par devoir se battre cinquante fois au lieu d’une seule. D’autant que les Parlements des Etats ont tendance à être contrôlés par des groupes de droite, comme le lobby de l’alcool, celui des assurances ou des armes, au bénéfice, souvent, de groupes religieux. Ça signifie que le danger, pour les droits reproductifs, pour l’égalité des droits, est plus grand au niveau des Etats qu’au niveau fédéral. Ça se traduit de façon très concrète dans la vie quotidienne des Américaines, qui doivent parfois voyager des centaines de kilomètres pour trouver une clinique qui accepte de pratiquer un avortement. C’est extrêmement pénalisant, surtout quand on a des enfants en bas âge, un travail, et pas toujours beaucoup d’argent.

Dès son arrivée à la Maison Blanche, Donald Trump a signé un décret interdisant le financement d’ONG qui soutiennent l’avortement. Depuis, il s’est attaqué au financement du Planning familial et à l’accès à la contraception. Comment faire face à cette administration ? Qu’y a-t-il après la Women’s March ?

Tout ! Il y a tout à faire. Comment conserver son éthique dans la vie quotidienne, comment on dépense son argent, comment utiliser son bulletin de vote pour ne pas simplement protéger sa caste, comment ne pas se taire face aux injustices dont on peut être témoin… C’est quelque chose d’organique. Des petites ou grandes luttes de tous les jours.

Vous avez écrit une utopie sur l’égalité des sexes en 1970. Pensiez-vous alors que ce serait toujours une utopie quarante-sept ans plus tard ?

Je crois que le moi de 1970 n’avait pas idée que ça allait prendre autant de temps ! A l’époque, aux balbutiements du mouvement féministe, on avait vraiment eu le déclic, on se disait : «Attends une seconde, nous ne sommes pas dingues, c’est le système qui est dingue !» Ça nous paraissait à la fois tellement évident et tellement injuste qu’on croyait qu’il suffirait de bien l’expliquer aux gens et que tout changerait. Mais on ne voyait pas, par exemple, la quantité d’argent générée par le travail gratuit ou sous-payé fait par les femmes, quelles que soient leurs origines. On ne pouvait pas comprendre, alors, le temps que ça allait prendre ! Aujourd’hui, pour le dire gentiment, les hommes ne s’occupent toujours pas autant des enfants que les femmes. Il y a toujours une différence de salaire entre hommes et femmes, même si elle est moindre aux Etats-Unis par rapport à la France. Et toujours pas de parité dans la représentation politique ni dans les conseils d’administration.

Mais en cinquante ans, il y a tout de même eu des évolutions…

Bien sûr, les choses ont changé profondément. L’avantage d’être vieille, c’est que je peux me rappeler que c’était bien pire avant. Si je refusais de m’identifier par mon statut marital, je ne pouvais pas acheter de billet d’avion ! On a dû se battre juste pour pouvoir mettre «Ms.» sur les documents administratifs. Et si vous vouliez contracter un prêt à la banque, il fallait rédiger ce qu’on appelait une «baby letter», où vous vous engagiez à ne pas faire d’enfant pour être capable de le rembourser. Aussi, la violence domestique n’était pas criminalisée : si votre mari vous battait, et que vous appeliez la police, déjà ce n’était pas sûr qu’elle vienne, mais si c’était le cas, alors son but était de faire en sorte que vous rentriez sagement à la maison avec votre époux.

De même, l’expression "harcèlement sexuel" n’existait pas. Donc le langage a évolué…

Disons que la conscience a évolué. On ne peut pas réparer une injustice si l’on n’a pas conscience que c’est une injustice. Le langage est effectivement un indicateur intéressant. Si on prend les langues amérindiennes par exemple, et c’est difficile de l’affirmer parce qu’il y en a eu plus de 600 aux Etats-Unis, mais de ce que j’en sais, la plupart n’ont pas de pronoms indiquant le genre. En langue cherokee, il n’y a pas de «elle» ou de «il», les humains sont les humains. En anglais, nous avons la chance de ne pas donner un genre aux tables et aux chaises, contrairement à la langue française ! C’est un tel déterminant dans le discours de donner un genre aux objets. Et en français, quand vous passez au pluriel, c’est le masculin qui l’emporte. Tout ça n’est pas anodin.

En quoi les féministes d’aujourd’hui sont-elles différentes de celles d’hier ?

A la fin des années 60 et au début des années 70, quand tout a commencé, les féministes étaient surtout des femmes qui avaient subi de nombreuses discriminations. Elles se sont levées et ont dit : «Tout ceci est injuste.» En général, les femmes deviennent plus radicales avec l’âge, parce qu’elles ont l’expérience vécue de cette injustice. Mais ça a beaucoup changé : au lieu d’avoir une poignée d’activistes plus âgées, vous avez une majorité de féministes de tous les âges. Aujourd’hui, les jeunes femmes ont une attente préalable, une exigence d’égalité que nous n’avons jamais eue.

                                                          Nous sommes très heureuses de partager ces articles qui risquent

                                          de disparaitre de la toile...

                                          et pouvoir vous présenter son livre...

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