« Être corse au XXIème siècle »

« L’homme est par nature un animal politique », disait Aristote. Il faut entendre alors par politique le sens premier du terme, c’est-à-dire celui de confrontation des idées, de débat entre citoyens, membres de la cité.

 

Ainsi, nous, huit lycéens du lycée Giocante de Casabianca, avons pris l’initiative d’organiser un débat portant sur la question de l’identité. Notre ambition première s’inscrit alors dans une volonté de confrontation des idées et d’échanges entre citoyens, et plus précisément entre jeunes corses. En effet, nous pensons qu’il est important que notre jeunesse prenne conscience de son droit à l’expression et à l’action, dans le cadre d’une émulation collective et intellectuelle.

S’articulant autour de trois faits marquants de notre actualité en 2015, nous sommes venus à nous interroger sur qu’est-ce qu’être corse, de manière générale, et de nos jours, plus particulièrement.

En effet, les blocus lycéens, qui se sont trouvés être un moyen de manifestation et de protestation pour une majorité de la jeunesse corse, les élections territoriales de décembre, ayant vus les nationalistes être élus à l’Assemblée de Corse, puis les incidents des Jardins de l’Empereur, qui ont été le théâtre de débordements, sont trois évènements qui ont subi de forts coups médiatiques et ont suscité notre réflexion autour de la notion d’identité.

Une partie d’entre nous a ainsi pris la parole au sein de l’amphithéâtre de notre lycée pour introduire ce débat, en remettant en contexte la problématique et en fournissant les éléments essentiels à sa compréhension. Ainsi, nous avons tout d’abord pris soin de définir l’identité : l’identité c’est le caractère permanent et fondamental d’un groupe, d’un être, qui fait son individualité et sa singularité. Nous avons alors pu remarquer, à travers nos nombreuses recherches, que la question de l’identité s’est posée chaque fois qu’un individu ou un groupe a eu besoin de faire valoir ses droits propres contre une puissance hégémonique, les identités régionales ayant été revendiquées au cours du XIXème siècle en réaction contre le jacobinisme centralisateur. De nos jours, la question de l’identité se fait brûlante dans les sociétés dites « multiculturelles ».

Le modèle républicain est jugé par certains comme inadapté au pluralisme de fait, comme aux légitimes revendications du droit à la différence. En effet, la citoyenneté républicaine est très éloignée de la considération de l’identité des individus concrets : l’égalité de droit, l’égalité devant la loi, fait abstraction des caractéristiques particulières des individus : du point de vue de ce modèle républicain, considérer que la différence est objet de droit revient à octroyer des privilèges ou suppose une intrusion du politique dans la sphère privée. Cependant, les travaux d’ethnologues ont montré qu’il existe une diversité de coutumes et de pratiques, et que par conséquent, aucune manière de construire sa relation à l’autre et au monde ne prétend valoir universellement. En ce sens, il faudrait alors faire droit à la différence et promouvoir une reconnaissance juridique des différentes communautés, quand bien même leurs pratiques seraient contradictoires. Très souvent, l’identité sociale se crée au contact avec un autre groupe qui rend l’appartenance à son propre groupe notable, et qui provoque chez l’individu des processus d’identification. Ainsi, le sentiment d’appartenir à un groupe social est suffisant chez l’individu pour produire un comportement caractéristique de ce groupe. Ce comportement peut être associé à une revendication libertaire de la diversité, comme il peut être le fondement d’un discours patriotique, voire nationaliste.

 

Le peuple corse existe-t-il alors ? Si oui, comment peut-on le définir ?

 

En prenant la parole, en échangeant, nous avons donc confronté nos idées et nous avons pu exprimer nos points de vue sur notre société.

La victoire des nationalistes : Que signifie la victoire des nationalistes ? Que peut-elle apporter à la Corse ?

 

Le premier lycéen à prendre la parole a voulu exprimer son point de vue quant à la légitimité de cette victoire. Selon lui, cette dernière manque de légitimité du fait de l’absence de majorité absolue (35%) et du fort taux d’abstention (33%). Ainsi, l’union des deux partis nationalistes au pouvoir ne jouit pas d’une forte représentativité. Cependant, ce même lycéen tient à souligner la légitimité des nationalistes en termes d’idées. En effet, nombreuses de celles portées par les autonomistes et indépendantistes réunis, la coofficialité et le statut de résident par exemple, ont recueilli le soutien et le vote d’une large majorité au sein de l’Assemblée de Corse.

 

Pour expliquer cette victoire, les participants au débat ont mentionné l’opposition au système clanique (relatif à un clan) et clientéliste (relatif au clientélisme : fait, pour un homme ou un parti, de s’appuyer sur des clientèles pour augmenter son pouvoir politique), dans le sens où la présence, pour la première fois, des nationalistes à l’Assemblée de Corse constituerait une forme de renouveau, et s’opposerait par là même à des élections où le choix dans le vote se fait par coutume. Mais au-delà de cet élément prépondérant, différentes perceptions de cette victoire se sont exprimées. Pour certains, elle s’inscrit dans un contexte européen de repli identitaire et d’une volonté d’alternative. Pour d’autres, en revanche, il s’agit plus d’une prise de conscience des individus face à la perte progressive de la langue corse et de sa culture.

Aussi, un certain scepticisme s’est fait sentir quant aux potentiels apports des nationalistes en termes de protection et de valorisation de la langue et de la culture corse. Ce doute s’explique, dans un premier temps, par le blocage institutionnel demeurant du fait des refus perpétuels de l’État. Et dans un second temps, par le manque d’initiative citoyenne en faveur de cette culture, chose qu’ont déploré un certain nombre d’élèves : « Il ne suffit pas d’un vote pour faire parler une langue ».

 

Les blocus lycéens : Peut-on les considérer comme une réelle forme de protestation ? Assiste-t-on à un regain d’intérêt pour la politique en Corse ?

 

La question au sujet des blocus lycéens, mêlant problématiques politiques et identitaires, a articulé notre réflexion autour du rapport utilité/nuisance.

Certains des participants aux débats considèrent que ces blocus ont une certaine utilité en tant que moyen de médiatisation, d’information et de pression pour manifester leur sentiment d’injustice face à certaines décisions de l’Etat. Si certains de ces blocus se montrent pacifiques, d’autres en revanche sont accompagnés d’actes volontaires de violence. Mais est-ce que l’action de violence ne nous associerait-elle pas alors à l’image d’un corse violent ? Cette image serait-elle représentative de la réalité ou bien un mythe véhiculé par les médias ? En effet, si certains médias associent les corses à des conflits entre groupes de bandits ou de mafias véhiculant la crainte, ils opacifient une partie essentielle de notre histoire, celle basée sur des traditions et une culture de paix. Partant du constat qu’un individu devient déviant quand on l’associe comme tel, nous pensons alors que l’image du corse violent prendrait ses sources dans le fait que les corses, partagés entre traditions de paix et idées fausses et amplifiées de violence, revêtent ce mythe car confrontés à un problème d’identité, de non reconnaissance, recherchant à s’identifier à des principes dits « nustrali » et donc à des stéréotypes diffusant, malheureusement, une image de violence.

Les réponses, nombreuses, en opposition à cette forme de protestation, ont dénoncé le fait d’empêcher les jeunes d’accéder, pendant des périodes allant parfois jusqu'à plusieurs semaines par an, à l’école, et donc au savoir, à la culture, à ce qui par définition est porteur d’avenir et d’espoir de développement au sein de notre île.

Si certains ont rétorqué que quelques jours d’école ne valaient pas certaines causes, tous se sont accordés sur la nécessité de trouver de nouveaux moyens de protestation et d’expression pour la jeunesse. Pour beaucoup, le blocus demeure en fait le seul moyen de participer à la vie politique, de se faire entendre, et d’éveiller la conscience des jeunes.

 

« Est-ce que la jeunesse corse est plus impliquée qu’avant ? »

 

Pour un des participants au débat, les jeunes corses sont plus investis et préoccupés par les questions d’ordres culturel, linguistique et identitaire. Il explique cela par le fait qu’au début du siècle dernier, la quasi-totalité de l’île parlait Corse, et que la culture insulaire était encore omniprésente. Or, aujourd’hui, selon ses chiffres, seulement 20% de la population résidant en Corse parle quotidiennement la langue de l’île, et cette situation de déclin s’accélère avec le temps. Pour cet élève, l’augmentation des initiatives politiques de la jeunesse corse est en grande partie due à ce déclin et à la peur de perdre cet héritage culturel.

 

L’importance des questions identitaires dans le débat politique de notre époque, en Corse notamment, pose la question de la place de l’identité dans la politique. Ainsi, certains ont relevé une certaine volonté d’utiliser l’identité à des fins électorales, en citant le serment des nationalistes sur la Giustificazione (Giustificazione della rivoluzione di Corsica, e della ferma risoluzione presa da’ Corsi, di non sottomettersi mai più al dominio di Genova)1 lors de leur investiture à l’Assemblée par exemple, relevant pour eux d’une mystification de l’identité corse. Pour d’autres, il n’est pas démagogique de défendre l’identité, il s’agit seulement de la sauver. Même si elles évoluent, l’identité collective et la culture représentent un lien entre les hommes, le temps et le territoire. La disparition des langues minoritaires est un phénomène majeur à l’échelle mondial qu’il faut tenter d’endiguer.

 

C’est aussi dans le domaine du social que l’identité, la culture et la langue sont utilisées. L’emploi du Corse peut parfois s’avérer être ostentatoire, marquant une supériorité sociale du fait de la maîtrise de la langue mère. Certaines expressions sont aussi employées pour jouir d’une reconnaissance en tant qu’être corse. En effet, on peut remarquer un certain engouement d’une partie de la population à prononcer slogans ou expressions types en langue corse. Cependant, peu de jeunes parlent corse, instinctivement, quotidiennement. On pourrait alors déplorer la pratique de la langue corse assimilée uniquement à un langage politique.

Ainsi, l’identité, pour certains des participants au débat, est un besoin reconnu, un marqueur social, et une distinction vis-à-vis des « non-Corses ».

Il s’agit là de l’un des « intérêts » individuels à parler corse. Certains jeunes ont voulu souligner le caractère individualiste de la société, qui entraîne une certaine rationalisation des choix individuels. Or le fait de parler corse ne comporte quasiment aucun intérêt économique. Selon eux, il faudrait, comme cela commence à être initié, insérer la langue corse dans le domaine économique, notamment par le biais des administrations. Ainsi, l’apprentissage de la langue serait intéressé, et pas seulement en terme culturel, mais aussi économique, ce qui s’avère être un facteur d’attraction important.

 

Néanmoins, une des participantes a tenu à préciser ce qui constitue pour elle un problème : cette rationalisation de l’emploi du Corse ne risque-t-elle pas de dénaturer la langue elle-même ?

 

Ouvrage écrit par don Gregorio Salvini. Cet ouvrage recense 160 cas de mauvaise justice ou de mauvaise 1 administration dues à la République de Gènes sur son domaine corse et constitue un pamphlet nationaliste justifiant le mouvement né en Corse à partir de 1729.

 

Les Jardins de l’Empereur : Episode médiatique ou réaction identitaire ?

 

Tous les lycéens se sont accordés sur le fait qu’il fallait condamner les violences et les amalgames qui ont marqué ces événements. Pour une partie de l’assemblée, le cortège défilant dans les rues du quartier était davantage un fait médiatique qu’un fait identitaire. Il s’agit d’un problème de niveau local, similaire selon certains à ce qui peut exister dans certains quartiers de France. Or, le traitement médiatique a été d’une ampleur bien plus importante, les incidents ayant fait la une de nombreux médias nationaux et ayant figurés dans plusieurs médias internationaux. Un lycéen, prenant la parole, a souhaité souligner que, pour lui, ce traitement médiatique a été un moyen de décrédibiliser et de rendre coupable les nationalistes pour l’opinion publique. Ces incidents ont fait suite, chronologiquement, à la victoire des nationalistes, et beaucoup de médias ont tenté de laisser entendre un phénomène de cause à effet, selon lui. Ainsi, ce qui transparait de la vision de chacun, c’est qu’il faut un traitement local à ce type de phénomène qui ne devrait pas subir un tel emballement médiatique. Cependant, comme l’a demandé à l’assemblée un des professeurs présents, ces événements sont-ils totalement étrangers à la question identitaire ?

 

Conclusion

 

Les pays répondent différemment par rapport aux différentes identités, souvent minoritaires dans les pays.

Pour la République française, le peuple corse n’existe pas : il n’existe qu’un seul peuple, c’est le peuple français. Alors, qu’est-ce qui fait que certains ont une identité dite reconnue et d’autres non ?

Car en effet, la question de l’identité pose également celle de la reconnaissance de l’autre. Cependant, la France présente, au sein même de son territoire, une certaine diversité, puisque notre île porte, entre autres, du fait de son histoire, des valeurs particulières, fortes, et une culture aux aspirations méditerranéennes des populations qui ont foulé sa terre. Mais pour que les corses convergent autour d’un sentiment d’unité, ne faudrait-il pas alors conserver les traditions qui nous sont particulières et qui constituent depuis des siècles une fierté ?

Or, l’individu n’a pas une seule identité, nous sommes tous porteurs de plusieurs identités. Si l’on part du principe que l’on se définit soi-même, l’individu est libre de ses choix. Etre corse, en l’occurrence, ne se limite donc pas à l’uniformisation. L’identité corse, comme toutes les autres identités n’est donc pas uniforme, et devrait avoir pour seul but l’unité et l’ouverture au monde. Ainsi ne rejoignons-nous pas la réflexion apportée par Jérôme Ferrari, auteur du prix Goncourt Le Sermon sur la chute de Rome et enseignant de philosophie à la CPGE de notre lycée, lors d’un échange avec celui-ci à ce sujet : « l’identité, c’est la permanence dans le changement » ?

 

Cette première expérience de débat lycéen, au sein de l’établissement du Fangu, s’inscrit dans une volonté de construction et d’ouverture. Nous, élèves à l’initiative de ce projet, souhaitons avant tout donner la possibilité à tous d’échanger, de s’exprimer. Ce débat s’inscrit aussi dans une démarche plus large qui est celle de l’association des jeunes corses, « Cerca », créée cette année. Cette dernière entend construire des liens et initier des pistes de réflexion, des projets et des dynamiques au sein de la jeunesse corse. Cette structure naissante cherche notamment à faire réfléchir les individus, en mettant en lien la jeunesse corse sur l’île, sur le continent et à l’étranger, lors de soirées ou d’événements spécifiques.

 

Rédaction de l’article : Pauline Francisci-Acquaviva, Angel-Nina Francisci-Acquaviva, Daria Santoni, élèves au lycée Giocante de Casabianca de Bastia ; Vincent Orsini, étudiant en première année à Sciences po Paris, membre de « Cerca ».

Elèves membres de l’organisation du débat : Angel-Nina Francisci-Acquaviva, Pauline Francisci-Acquaviva, Daria Santoni, Pauline Boutet, Jean-Toussaint Olivieri, Marc-Antoine Faure, Pierre-François di Cara.

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