Thiéphaine à Patrimonio

 

Je connaissais Hubert Félix Thiéfaine de nom, un vague souvenir

d'avoir entendu une de ses chansons, mais rien de plus...

Pour moi c'était un vieil artiste du temps de la musique "punk" des

années 70. A cette époque il y avait aussi les "Jackson Five"... et

des musiques de boîtes de nuits qui rythmaient nos folles nuits

adolescentes. C'est pour cela que je fus surpris de cet engoue-

ment et surtout des explications que me donna une amie, Françoise Selvan-Renucci.

A partir de cette page vous pouvez aller vous faire une idée supplémentaire de qui est HF Thiéfaine .

Son article :

La venue de H.F. Thiéfaine à Patrimonio a été pour moi l’occasion de donner la vingt-cinquième des conférences que je propose depuis 2015. Grâce à Hélène et Pierre-François Maestracci auxquels j’adresse à nouveau mes plus vifs remerciements, un site idéal a pu être trouvé pour mon intervention, celui de la brasserie Ribella dont le seul nom entrait déjà en résonance avec le programme de la soirée où l’on entendrait le fameux « je suis le rebelle éclaté » de Sweet amanite phalloïde queen. Pour la première fois en plein air et surtout pour la première fois « chez moi » en Corse – exauçant ainsi un vœu que je nourrissais de longue date –, dans un cadre chaleureux et convivial et devant des auditeurs qui ont visiblement apprécié l’accueil que leur a réservé l’équipe de la brasserie, j’ai commencé comme je le fais toujours par fixer les limites de mon entreprise : ni pré-requis à l’audition des chansons de HFT qui heureusement se passent très bien de tout commentaire, ni « explication de texte » – exercice que je déteste depuis toujours et que je me garde bien de pratiquer – ou interprétation qui tendrait à enfermer l’auditeur et surtout le texte dans une vision prétendument « exacte ». Non, ma démarche de recherche – que l’on appelle dans le jargon du métier de « l’analyse du discours » est d’abord purement objective, c’est une saisie « phénoménologique » – encore un terme technique… – qui décrit de la façon la plus précise possible le fonctionnement du texte (et de la musique quand la possibilité m’est donnée d’en parler) tel qu’il se présente aux yeux du lecteur ou que l’auditeur l’appréhende. L’inventaire ainsi élaboré tente de préciser avec quel(s) auteur(s) – et ils sont nombreux ! – s’établit un dialogue sous-jacent à tel ou tel endroit d’un texte et dans quelle mesure la recréation opérée par Thiéfaine modifie la teneur ou la portée du texte ainsi « cité », quels sont les sens multiples de tel vers ou de telle strophe et comment ils cohabitent à l’intérieur d’une même formulation. Entreprise qui me passionne et dont j’ai plaisir à exposer les résultats, sans vouloir pour autant en faire une étape obligée avant le concert. C’est cependant dans la setlist du jour que j’ai essayé de puiser au moins certains de mes exemples, sur lesquels j’aimerais revenir ici pour quitter le cadre de l’exposition théorique et donner une idée concrète de ce que peut réaliser l’analyse du discours.

Ainsi, quand on entend dans Soleil cherche futur « adieu gary cooper adieu che guevara », on peut tout d’abord identifier le titre du roman de Romain Gary Adieu Gary Cooper en tant que référence mobilisée par le texte de Thiéfaine (sachant qu’il s’agit d’un texte qu’il a lu et qui est antérieur à la chanson). Mais si on lit le roman en question, on s’apercevra qu’il fait se rencontrer un jeune homme qui a pour héros Gary Cooper, dont il porte toujours la photo sur lui, et une jeune femme qui a sur sa table de chevet une photo de Che Guevara. Le vers cité constitue donc un véritable concentré du roman, voire suggère implicitement un rééquilibrage de son titre, d’autant plus que Gary Cooper et Che Guevara sont pour les personnages du récit les « idoles » dont le vers suivant « on se fait des idoles pour planquer nos moignons » – ou du moins une des strates de son discours multivoque – met en lumière le caractère de substitut illusoire. Lorsque le texte de Crépuscule-transfert – inspiré comme le dit Thiéfaine en concert par le siège de Sarajevo – évoque « la constellation du chien », il fait se télescoper le renvoi à Romain Gary – dont le roman La tête coupable fait de la Constellation du Chien le symbole universel et indéracinable de la cruauté et de la barbarie de l’histoire, telle qu’elle se répète à nouveau à Sarajevo – et celui au poète de langue allemande Paul Celan dont un texte parle « de la constellation du chien » ainsi que « de ce qui vient du Sud, qui est étranger et proche par fibre de nuit » – définition qui s’applique idéalement au texte de la chanson localisé en ex-Yougoslavie – soit le pays des « Slaves du Sud » – et dont le discours repose sur l’identification avec l’étranger avec lequel le réunit une affinité profonde. Le même Celan nous « pilote derrière le monde » et donne à voir « l’autre côté aux yeux de gélatine » : la contamination des deux formules donne naissance au « pilote aux yeux de gélatine » apostrophé au début de Sweet amanite phalloïde queen, tout en conférant aux « yeux de gélatine » la connotation macabre qu’ils possèdent en allemand où la gélatine évoque le processus de décomposition. À cette option vient cependant s’ajouter une possibilté alternative de décryptage selon le sens étymologique grec d’après lequel le terme « pilote »  a aussi le sens de « maîtresse », tandis que la gélatine renvoie à l’origine au latin gelidus, soit glacé : « maîtresse au regard glacé » ou « pilote qui conduit vers l’au-delà » et convient ainsi parfaitement au « captain Macchab’ », les deux offres exégétiques cohabitant sans que l’on doive trancher en faveur de l’une d’entre elles. Quant au « captain Macchab’ » alias Achab – de Moby Dick et/ou de la Bible, où une relation complexe l’unit à la perverse Jézabel –, la place manque ici pour en préciser la généalogie littéraire et linguistique – celle-ci comprenant aussi le « mac » qui a toute sa place dans le monde de l’« amour pirate ». Pour changer radicalement de genre, le roman policier fait également entendre sa voix dans ce dialogue sans fin et aux mutiples participants qui se déroule dans les chansons de Thiéfaine. En se limitant à un seul auteur comme cela fut le cas dans la conférence, on peut constater que l’Américain James Crumley met en scène un détective privé amateur des mêmes « yogourts à la myrtille » auxquels le texte de L’agence des amants de madame Müller rend un hommage cryptique, tandis que Le dernier baiser met en scène une meurtrière qui fait usage d’un revolver ladysmith, anticipant trait pour trait la conclusion de Libido moriendi – dont le titre renvoie par contre aux Lettres à Lucilius du philosophe latin Sénèque – « on attend / l’ultime prédatrice / dans sa robe de vamp-araignée / & l’acier de son ladysmith / au moment du dernier baiser ». Sénèque et Crumley – deux auteurs aux antipodes l’un de l’autre et pourtant également présents dans une même recréation qui les intègre, les transforme et les incorpore définitivement à un discours poétique à la richesse foisonnante et à l’authenticité saisissante. À travers ces quelques éléments de ce que j’ai présenté à mes auditeurs de Patrimonio dont la réaction m’a comblée, j’espère avoir pu montrer ici la spécificité de l’écriture de H.F. Thiéfaine, telle qu’elle en fonde l’originalité foncière et unique.

 

https://www.youtube.com/c/FrançoiseSalvanRenucci : pour (ré)entendre la conférence et celles qui l’ont précédée.

www.fsalvanrenucci-projet-thiefaine.com : pour lire les articles qui traitent dans le détail du rapport de Thiéfaine à Romain Gary, Paul Celan et bien d’autres.

Page en cours : Thiéfaine en Corse

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