"Hors Corse" par Jean-Pierre Castellani

 

Décidément le statut de Résident pour les voyages entre la Corse et le Continen nous réserve de belles

surprises. Jusqu’ à janvier 2020 il suffisait, pour bénéficier du tarif Résident, de présenter une pièce

justifiant d’une taxe d’habitation, d’un relevé EDF ou téléphonique, correspondant précisément à un
appartement ou à une maison en Corse. Bénéficier est un euphémisme car les contraintes étaient

nombreuses et variées : tarif constant toute l’année à 257 euros pour un Ajaccio-Paris, aller et retour,

obligation de voyager tous les deux mois, donc de faire 6 AR dans l’année, mais avec l’avantage de 

pouvoir modifier son billet sans pénalité. Ce qui assurait, par ailleurs, aux compagnies Air-Corsica ou

Air France (quelle différence entre elles dans ce cas ?) un crédit de 1500 euros environ par an, payable

chaque fois d’avance. De quoi donner le sourire à leur comptable, d’autant plus qu’il s’avérait que, mis à part la période de haute saison, ce tarif était supérieur au tarif normal, pratiqué au même moment. Le Corse résident (à vrai dire pas seulement le Corse mais toute
personne attestant d’une résidence dans l’île, qu’elle soit Corse ou non) payait cher ce droit à modifier son titre de transport.
Or voici que l’on annonce à grand renfort de discours publicitaire un aménagement, présenté comme favorable, des conditions nécessaires pour avoir droit à ce tarif : baisse du prix ramené à 190 euros, augmentation de la durée maximale du séjour sur le Continent qui passe de 2 à 3 mois, maintien de la possibilité de modification du billet. Mais ce qui est moins dit et proclamé c’est qu’à partir de maintenant la pièce la justification de résidence sera uniquement
un avis d'imposition, dont le numéro fiscal reste visible. Depuis le 1er mars 2021, tout voyageur doit générer un numéro d'accréditation pour réserver un billet d'avion au tarif résident entre la Corse et le Continent. Ce numéro est créé en téléchargeant, notamment, son avis d'imposition sur la plateforme en ligne mise en place par Air Corsica et Air France. A vrai dire, cette pièce était exigée depuis mars 2020 ! c’est l’accréditation à télécharger qui est nouvelle !   
L’affaire se complique avec l’arrivée inopinée dans le débat des hommes politiques Marcangeli et Orsucci, appuyés par l’incontournable Mondoloni, toujours dans les mauvais coups, et la mairesse de Borgo, Anne-marie Natali, qui assignent en justice devant le tribunal de Bastia les compagnies aériennes Air Corsica et Air-Fance. Tout cela au nom de la défense des libertés individuelles et, suprême ironie, en mêlant dans l’affaire la diaspora corse qui serait avantagée par ce nouveau système ! on devine, bien sûr, que tout cela obéit à des manœuvres bassement électorales. Ces hommes politiques qui n’avaient pas protesté depuis un an, se réveillent tout-à-coup, comme par hasard, et font feu de tout bois pour mettre en difficulté Gilles Simeoni et la majorité territoriale nationaliste. Notre cher Edmond Simeoni, si attaché à la défense de la Diaspora doit regarder cette agitation démagogique avec un sourire ironique du paradis des Justes où il se trouve sûrement !
Réfléchissons un peu : l’obligation de présenter une pièce attestant un revenu fiscal n’avantage pas les membres de la diaspora qui, par nature, travaillent à l’extérieur de l’île et ne peuvent pas fournir ce document fiscal ! Nombreux sont les membres de la Diaspora à la retraite dont la situation fiscale est compliquée à modifier. La présentation de la taxe d’habitation ou de toute autre pièce prouvant une résidence suivie en Corse paraissait plus pertinente. Les modalités peuvent être multiples, par exemple l’exigence d’un nombre minimum d’années de résidence, ce qui élimine les spéculateurs ou les loueurs d’appartements.
Pour ma part, je crois représenter le cas typique du Corse de la Diaspora qui, arrivé à la retraite, passe 6 mois de l’année dans son appartement à Ajaccio et sa maison au village, mais qui ayant travaillé à l’extérieur de l’île toute sa vie, ne
paye certes pas d’impôt sur le revenu en Corse mais les taxes d’habitation et foncières qui correspondent à ses biens. Je suis donc exclu de cette nouvelle législation.
J’ai donc cherché les conditions des autres tarifs de cartes de réduction, dont les compagnies nous vantent les mérites quotidiennement par des publicités insistantes. J’avoue que la consultation de ces conditions m’a laissé perplexe : pour la Carte Senior il est indiqué : « Valable sur l’ensemble des vols en France métropolitaine opérés par Air France (hors vols entre Paris et la Corse dans les
deux sens) ». Seule, la Carte week-end est accessible à un Corse, avec des modalités contraignantes. J’en déduis que le senior Corse n’a pas le droit à un tarif spécial de senior mais qu’il y a droit pour ses week-ends... Outre cette différence entre la France et la Corse assez incompréhensible, cette nuance entre senior et week-end semble difficilement admissible. Cette notion de Hors Corse me fait penser que nous sommes donc Hors France, ce qui est assez savoureux de la part d’un Etat qui répète inlassablement que la Corse est Française ! Nous sommes surtout au royaume de l’incohérence !
Que l’on me comprenne bien : il ne s’agit pour moi de mettre en cause le travail méritoire des Compagnies aériennes, en particulier Air Corsica, dont nous avons tous besoin. Mais cette tendance jacobine à vouloir tout réglementer, tout contrôler ou celle de Bruxelles qui vient d’interdire une législation plus souple en Sardaigne !
Je demande instamment à Messieurs Marcangeli, Orsucci et Mondoloni de bien réfléchir avant de prendre la parole. Leur intérêt électoral ne doit pas les conduire à une critique systématique, injuste et démagogique de la majorité territoriale dirigée par Gilles Simeoni. Ou alors de se taire et de gérer leurs mairies et leur lycée, tout simplement. Ce qui devrait suffire à occuper leur temps et à exercer plus judicieusement leurs compétences. Les voir se préoccuper du sort des membres de la Diaspora ne manque pas de piquant !
Pour terminer, je leur conseille de jeter un œil sur les conditions de tarif résidents réservés par les Etats Espagnol ou italien pour les îles Baléares, Canaries, Sicile ou Sardaigne. La comparaison est cruelle pour l’Etat français.
Le 4 mars 2021

 

Jean-Pierre Castellani, professeur des universités, auteur de Corses de la Diaspora, éd. Scudo, 2018

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