La michetonneuse par Jacques Mondoloni,

 

Il devinait les michetonneuses dans un bar : même sourire de lapin qui grignote sa carotte devant le pigeon, l’œil virevoltant vers le serveur (« ne t’en fais pas, il va cracher, il en est à son troisième apéro »), et cette bouche qui s’allumait vers la proie dans la promesse d’un rapprochement, d’un cadeau ; peut être d’une fête de plaisir.

La michetonneuse peut suivre son « client » à l’hôtel, dans le nid du pigeon, mais sa mission, le marché passé avec le bar, c’est de le faire boire (dans certains établissements où elle officie à l’année, elle peut avoir un pourcentage sur les consommations). Quand sa bourse est à sec, elle peut marchander son corps (elle n’annonce pas le prix au départ contrairement aux prostituées), mais une bonne michetonneuse couvre un territoire, une « volière » qui lui assure des ressources sans risque sexuel — le vieux pigeon en général se satisfait d’être écouté, de se croire encore séduisant, et il peut mettre la main à la poche sans contrepartie s’il a été ému par la qualité du flirt, et les prétendus soucis de la donzelle.

Il les connaissait assez bien, les donzelles, à force de les observer.  Il s’attachait à certaines michetonneuses :  des clins d’œil à travers le comptoir ou les tables tissaient une sorte de complicité, de familiarité, au point que parfois il s’arrêtait pour dire un mot, glissant un avis sur le potentiel d’une victime :

— Il est pas jojo, l’oiseau, faut lui acheter un peigne !

Il pouvait ajouter, sans preuve, qu’elle aurait affaire à un radin, à un maladroit, impuissant. C’était la réaction d’un frustré, d‘un veuf qui veut du neuf, mais retraité des choses de l’amour, spectateur de son déclin - la nostalgie de la drague, de la possession de femmes le tenaillait : il restait maintenant que des mots pour les éblouir, sollicitant leurs confidences, sous couvert de protection.

Il les avait baptisées d’un prénom finissant en A, à cause de la croyance que ces prénoms appartenaient par leur sonorité aux filles de joie. Il y avait Clara au Sélect, Belinda à la Coupole, Lara aux Deux Magots - Montparnasse St Germain, c’était le territoire qu’il couvrait, surveillait, en vague sentinelle, presque à temps plein.

Sa préférée c’était Belinda dont la bouche semblait tenir une cigarette au bec et qui lui rappelait sa jeunesse — le premier baiser il l’avait encore sur les lèvres, administré par une fille émancipée qui embrassait, flirtait sans retenue avec tous les garçons de sa bande de puceaux. Et bien que sa mémoire eût perdu son prénom, il l’imaginait à travers Belinda, cinquante ans plus tard, le visage creusé par les agressions de l’existence et l’emprise du temps. Il pouvait enchaîner, grâce à Belinda, sur le drame de son couple : lorsque marié, son épouse reniflait ses habits à son retour au foyer, à la recherche des signes de l’adultère - le mari de Belinda reniflait ses cheveux dans son sommeil à la recherche de l’odeur de sperme : c’était leur histoire d’infidélités, dite sans vulgarité, une histoire noire avec des mots blancs, qui les rapprochait.

Il aurait souhaité protéger davantage Belinda, voire l’entretenir, mais il n’en avait pas les moyens, et le point limite c’était la liberté de sa protégée, sa liberté de michetonner qu’elle refusait de négocier, satisfaite de sa situation matérielle, et presque fière de se sentir non dépendante d’un « tocard » ou d’un « cicérone »

Lara et Clara, c’était différent : elles n’avaient jamais été mariées, ou en concubinage, elles n’avaient pas de crises de couple à raconter, elles n’avaient pas d’expérience qui aurait pu leur dessiner un regard sur les « ménages », elles se prostituaient sans joie pour gagner leur pitance, et au fond elles méprisaient les hommes.

— Il était pas dégueu, le dernier

— Ah le gros minet… il voulait m’emmener à Deauville

— Et alors ?

— Un obsédé, toujours la main sur son engin.

La conversation s’arrêta là : le barman lui signalait l’approche d’un « client » vers sa table, un quadragénaire en blazer à l’allure décontractée. L’homme demanda à Belinda la permission de s’inviter et prononça le phrase-code rituelle : « Je peux vous payer un verre ? »

Belinda avec sa bouche qui semblait tenir une cigarette au bec fit signe sans ambiguïté au « client » de s’asseoir, et par un geste discret fit comprendre à la « sentinelle » qu’elle serait occupée pendant un moment.

Le premier baiser il l’avait encore sur les lèvres, administré par une fille émancipée qui embrassait, flirtait avec tout le monde.

 

Jacques Mondoloni juillet 2021