"La pandémie nous révèle", par Philippe Pozzo di Borgo

 

Je suis confiné par la pandémie de la Covid 19. Je perçois des informations qui me viennent du monde entier, confronté à la même menace. J’y entends des échos familiers depuis trente ans dans ma tétraplégie complète et douloureuse. Je discerne aussi d’inquiétantes manifestations de violence. Cette expérience unique dans notre génération pourrait être la promesse d’un Occident ressourcé, préférable à une explosion des antagonismes liés à cette grande peur.

Le monde semble découvrir une évidence qui accompagne chacun d’entre nous du début à la fin de notre vie : nous ne sommes donc pas éternels ! 

Pendant les quarante premières années de ma vie de valide, pris dans l’agitation et les gratifications, j’avais perdu de vue l’échéance. Intégrer la fin de sa vie permet de remettre les priorités dans le bon ordre. L’ineptie d’une consommation sans limites, d’un désir d’accumulation et de puissance, se mesure à l’aune de la vie. Comme le dit un proverbe africain : « Nous repartons à la fin de notre vie, aussi nus que nous y sommes arrivés ».

Les images de nos écrans montrent depuis quelques mois, la mort dans les services de réanimation, dans les maisons de retraite, dans les bateaux de croisière, sous toutes les latitudes. Jusqu’à présent, les médias étaient très réservés sur ces images de fin de vie. Nous avions perdu le bon sens. Partout on sent l’étonnement, puis la prise de conscience qu’il faut accepter la vulnérabilité, partagée par toute l’humanité.

Cette vulnérabilité enfin assumée, nous fait prendre conscience du sel de la vie et de l’ineptie du superflu. Il n’est pas nécessaire d’être très âgé, cardiaque, diabétique, obèse, insuffisant rénaux ou respiratoire ; la pandémie touche tout le monde. Le côté aléatoire de la fragilité surprend.

Le bon sens voudrait que l’humanité n’accentue pas sa vulnérabilité par des comportements excessifs. Notre monde, fourvoyé dans une recherche de plaisirs individuels, connaît de multiples comportements à risques : l’excès de vitesse, d’activités, d’alcools, de drogues, de nourritures…

Un peu de frugalité s’impose dans cette pandémie.

Nous sommes tous vulnérables, tous susceptibles de tomber dans la grande fragilité et pourtant, chacun d’entre nous est incapable d’assurer seul son salut. L’orgueilleux souverain qui pensait n’avoir besoin de personne pour assurer ses ambitions ou qui prévoyait d’acheter sa sécurité, a enfin pris conscience de dépendre des autres, et pas seulement pour assurer sa survie ! Ces témoignages de remerciements et de reconnaissance du monde entier pour le personnel soignant, les aides à domicile, les facteurs, les pompiers, les éboueurs, etc. indiquent combien nous avons enfin pris conscience que la dépendance devait être assumée par la collectivité ; une solidarité s’impose. Nous sommes solidaires dans notre humanité, c’est-à-dire dans notre fragilité et notre vulnérabilité, et nous sommes aussi solidaires pour assumer la fragilité et la vulnérabilité des autres.

Dans les chambres de réanimation que j’ai si souvent fréquentées, et qui apparaissent aujourd’hui dans les actualités des médias, une scène me marque particulièrement, confirmée par le silence complet des images de nos vies confinées : l’absence de bruit et d’agitation. L’espace semble se réduire à cette chambre de réanimation où le grand fragile est suivi avec compétence et bienveillance par le personnel soignant à tous les échelons. Cette considération de tous les valides pour cet extrême fragile, souvent incapable de communiquer, définit un comportement nouveau pour nos sociétés malades de sensations et de dispersions : la capacité de ce personnel dévoué pour considérer l’autre dans sa souffrance avec respect, tendresse, perception de son chemin de dignité et actions pour y répondre. Que de témoignages d’émotions et d’amitiés à l’issu de tous ces drames ! Quelle thérapie pour notre monde en souffrance.

La capacité de ces personnels médicaux et des autres, mobilisés dans cette crise inouïe, de s’oublier, de se dépasser, pour considérer l’autre –quel qu’il soit- dans son extrême faiblesse et de le materner, est remarquable. Nous sommes loin de la prétention de l’homme moderne à connaître et à imposer sa solution ; nous sommes dans la considération, la modestie, l’action collective. C’est une nouvelle manière d’être à l’autre. Il n’y a plus de solitaire, centre du monde, préoccupé par ses propres passions ; il y a des solidaires dans le partage et l’humanité.

Quelle émotion de voir des patients en grande souffrance pris en charge et accompagnés par tout ce personnel, souvent inconnu.

Cette consolation d’une humanité bienveillante n’était jusqu’à présent pas si souvent exprimée. Elle implique l’humilité, illustre la fraternité et exige la solidarité.

Dans les moments de sidération qu’occasionnent cette pandémie, nous sommes amenés dans le silence de nos vies soudain immobiles, à entrer en nous-mêmes ; c’est l’occasion, dans cette introspection, de percevoir nos émotions et nos mémoires, notre unicité, cette « âme » dont François Cheng parle si bien. Dans cette âme réside plus sûrement que n’importe où ailleurs, notre singularité et la source de notre bonheur. La reconnaissance de cette identité singulière et de son respect par les autres, et chez les autres, sera à la source d’un nouvel être ensemble. Réconcilié avec notre identité profonde, nous pouvons enfin nous consacrer à l’autre en étant absent à soi-même, ouvert à tous les autres alentours, dans une relation à hauteur d’homme, dans la joie du partage. Ce décentrage hors de notre propre personne pour être capable d’être avec l’autre, de percevoir sa singularité et l’exigence de sa dignité, révèle la richesse et la beauté de sa différence.

Imaginez que nous soyons tous saisis, après l’étonnement suscité par la pandémie, d’une frénésie de considération des autres, dans le respect de la fragilité et de leurs différences infinies. Libérés de nos pulsions et de nos certitudes, nous serions enfin capables d’envisager des solutions variées, inattendues, pour répondre aux besoins exprimés par les autres. Ce n’est plus la certitude caractéristique de nos sociétés impériales, mais plutôt l’humilité devant nos extrêmes différences, qui nous permettent d’envisager des solutions pertinentes. C’est vrai pour les besoins de l’autre, c’est vrai aussi pour les grandes questions qu’affronte notre humanité : la pauvreté, la violence, le réchauffement climatique, l’appauvrissement de la biodiversité. L’introspection, le silence intérieur, l’intériorité qui s’engage, sont les bienfaits de la pandémie. La relation intime avec les nôtres confinés, revisitée par l’immobilité et le silence relatif, pourrait déboucher sur une autre manière d’être aux autres, un vivre ensemble apaisé et revisité. La conscience de la vulnérabilité partagée, d’une souffrance sans frontière, d’une interdépendance bienveillante, débouche sur la pertinence d’une considération généralisée, source de solutions aux problèmes du monde et porteuse d’une beauté, étrangère à l’uniformité de notre société marchande d’aujourd’hui.

Faut-il espérer que ce sursaut de conscience, lié à cette période d’introspection, débouche sur une société plus pertinente et aimable sur les grandes questions ? Au regard de l’Histoire, il y a peu d’espoir. Très souvent, les grandes crises, une fois passées, les comportements extrêmes et suicidaires se sont souvent manifestés. Que ce soient les débauches de la Grèce Antique après l’épidémie, les folies meurtrières qui suivirent la Grande Peste Noire du XIVème siècle, les années folles après la Première Guerre et la Grippe Espagnole, aucune de ces grandes crises n’a débouché sur une prise de conscience collective qui guérisse la société de ses folies.

Faut-il espérer dans les nouvelles technologies, dans l’échange constant d’informations, trouver enfin un noyau suffisant d’individus qui feraient changer les comportements de notre société ? A ce jour, le comportement agressif d’appropriation et d’accumulation, se traduit par l’extinction des richesses naturelles de la planète, sa mise en danger et celle de ses espèces.

Y aurait-il une organisation politique de par le monde qui pourrait intégrer avec plus de facilité les valeurs issues de cette pandémie que sont la reconnaissance, le respect de l’âme, l’acceptation d’une vulnérabilité et d’une souffrance partagées et, l’interdépendance aimable qui nécessite une solidarité assumée ?

Ni l’Amérique malade d’individualisme et d’inégalités, ni la Chine incapable de reconnaître à l’individu sa singularité, ni l’Afrique exsangue, ni l’Inde des castes et des antagonismes religieux ne semblent en phase avec ces exigences. Peut-être l’Europe, héritière des Lumières et d’une histoire agitée, avec ses traditions d’Etats Providences, son niveau culturel élevé, ses libertés publiques, son attention aux plus pauvres et aux plus misérables, est mieux à même de mettre en place un nouvel être-ensemble qui allie l’efficacité de l’économie libérale et l’organisation solidaire de la société.

                            Essaouira, Mars 2021  Philippe Pozzo di Borgo

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J'ai eu le privilège d'avoir rencontré Philippe, un homme d'une extrême gentillesse, sa femme et ses adorables filles.

Il nous a fait le bonheur d'être le parrain des 40 auteurs d'un recueil de nouvelles intitulé "Sponda, nouvelles rives" édité par l'association : Isula Viva aidé en cela par le Rotary Club d'Ajaccio, que j'ai eu l'honneur de présider...

Cette aventure, où comme Ali Baba et les 40 voleurs, nous avons cherché à obtenir des financements pour créer des accès aux plages grâce à la vente de ce livre, où ont écrit des amis, comme Jérôme Ferrari et Marie Ferranti, et que nous remercions de nous avoir été d'une grande aide.

Philippe nous donne des leçons de courage. C'est tellement difficile à expliquer et si simple quand on est près de lui. Il a ce regard généreux qu'il porte sur nous...

Merci Philippe pour ce texte, pour votre amitié !

Tous ici en Corse et ailleurs pensons bien fort à vous et à votre famille !

Pierre-Paul et toute l'équipe de Sponda (rives en langue corse)