« Il faut aider le peuple russe à sortir du cachot de Poutine »

Thomas HofnungChef du service Monde à La Croix / le 27/02/2022

 

En vingt ans de pouvoir, le président russe est parvenu à enfermer ses concitoyens derrière les murs épais d’une rhétorique nationaliste et paranoïaque. Pour Thomas Hofnung il faut parvenir à le contourner pour s’adresser à l’opinion russe.

En Russie, il y a ceux qui croupissent dans une cellule, tel Alexeï Navalny, l’opposant numéro un au Kremlin, condamné par la justice et détenu dans une colonie pénitentiaire après avoir échappé de justesse à une tentative d’élimination par les services secrets de son pays. Et il y a tous les autres, physiquement à l’extérieur, mais en réalité enfermés dans cette immense prison à ciel ouvert qu’est devenue la Russie.

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En plus de vingt ans de pouvoir, Vladimir Poutine s’est construit un cachot mental aux murs épais à l’aide d’un puissant alliage composé de paranoïa aiguë et de nationalisme exacerbé. À la faveur de la prise de contrôle quasi totale des médias, de la répression de toute forme de contestation, mais aussi d’actes de terreur (assassinats d’opposants – en Russie ou en exil – et de journalistes), il est parvenu à y attirer une partie de la population, tout en y projetant l’autre par la force.

Tout n’est que complot

Pour cet ancien officier du KGB, formé par les services auxquels il doit tout, tout n’est que complot et manipulation, forcément ourdis depuis l’étranger. La spontanéité d’une indignation, d’une révolte, la soif de liberté et de démocratie, comme en Géorgie (2003) ou en Ukraine (2004 et 2014), cela ne peut pas exister. Sur la scène intérieure russe, le schéma est identique : les grandes manifestations qui ont éclaté en Russie au lendemain des législatives truquées par le Kremlin de 2011 ?

Une manipulation.

Dans cette vision du monde, le moindre acteur (politique, média ou ONG) qui ose relever la tête est un « agent de l’étranger » qu’il faut neutraliser.

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Lorsqu’il se laisse aller aux confidences, Vladimir Poutine avoue à quel point il a eu peur de voir son pays disparaître, littéralement, au lendemain de la chute de l’URSS, dans les années 1990 marquées par une libéralisation sauvage de l’économie, d’énormes difficultés sociales, un appauvrissement généralisé sur fond d’enrichissement illimité de quelques-uns et la menace d’un délitement de l’intérieur (conflit en Tchétchénie en 1994-1996). Au même moment, la Russie assistait, impuissante, aux interventions militaires des Occidentaux (Bosnie, Kosovo, Irak, Libye) et à l’élargissement de l’Otan jusqu’à ses portes.

Cette série d’humiliations a puissamment nourri la soif de revanche de Vladimir Poutine, qu’il a préparée activement en réarmant son pays pour qu’il inspire la peur et empêche les « ennemis » de la Russie d’atteindre, selon lui, leur but caché : la vassalisation de la Russie, voire son démantèlement pur et simple.

C’est sans doute là que réside le plus grand danger aujourd’hui à Moscou : Vladimir Poutine est convaincu de se battre pour sauver l’existence même de son pays et de son peuple. C’est ainsi qu’il faut entendre l’emploi du terme « génocide » dans sa bouche, dont il accuse les Ukrainiens. Or, quand il s’agit de sauver sa peau, la fin justifie tous les moyens ; la main ne doit pas trembler ; il n’est plus temps de s’apitoyer sur le sort des populations, comme on le fait dans cet Occident méprisé pour sa prétendue mollesse.

Cibler les élites économiques et financières

Alors que faire, aujourd’hui, face à un Poutine en pleine dérive paranoïaque ? Il convient d’agir sur deux plans, de manière concomitante.

Premièrement, comme le propose notamment l’économiste Thomas Piketty, il faut cibler de manière fine et implacable les « oligarques » proches du Kremlin, les élites économiques et financières russes, jusqu’à ce qu’elles comprennent qu’elles ont plus à perdre qu’à gagner en soutenant Poutine dans sa fuite en avant. C’est la technique qui fut employée, à une bien plus petite échelle, contre le dirigeant serbe Slobodan Milosevic jusqu’à sa chute en 2000. Les blocus financier et aérien, que les Occidentaux sont en train de mettre en place, vont dans ce sens. Mais leurs effets seront longs à se faire sentir.

À la télévision, les Russes suivent une non-guerre

Par ailleurs, comment éviter que cette riposte économique ne soit exploitée par le régime de Poutine auprès de son opinion comme la confirmation de la volonté des « ennemis » de la Russie de la soumettre ?

C’est la seconde action à mener. Il faut trouver les moyens de s’adresser au peuple russe en parvenant à contourner le filtre de la censure du Kremlin pour lui délivrer ce message: loin de travailler à la perte de la Russie, comme cherche à le faire croire le régime de Poutine, l’Occident et le reste du monde ont besoin d’une Russie stable, prospère, démocratique, dotée d’une forte cohésion nationale.

Bref, d’un partenaire politique et économique fiable afin de faire face ensemble aux défis de ce siècle, notamment sur les plans climatique et sanitaire. L’Europe doit ainsi tout faire pour aider le peuple russe, trente ans après la chute du communisme soviétique, à sortir du cachot de Poutine au plus vite.