Raphaël Pitti : « Je m’en suis remis à Dieu »

Samedi sur la 5 lors de l'émission C l'Hebdo, j'ai revu le docteur Raphaël Pitti. Sur le sort des syriens et des colonnes de réfugiés, il a pleuré. Les journalistes semblaient surpris et gênés  par cette effusion spontanée...

Plus que les discours, les images, il a montré toute l'humanité à aider ces enfants, femmes et hommes...

Les journalistes présents semblaient être, quant eux, mal à l'aise avec des larmes qu'il n'attendaient pas. Les sujets sont préparés, les images calibrées pour l'émission... mais quand l'imprévisible arrive, là on sent que le journaliste professionnel est perdu. Pourquoi je pointe cela ?

Pour moi le journaliste montre au public beauté et misère de notre humanité, sans détourner le regard, sans plaisance ou bien séance. Ce fut le cas en cette fin d'après-midi, où l'on sentis dépassés les journalistes de plateau, même les caméras restaient en retrait, comme devenues tout à coup pudiques, car devant elles et eux un homme pleurait sur le désastre du monde. 

On ne peut se dire qu'une chose, oui, c'est ma faute, c'est ma très grande faute... je sais et je ne fais rien... et comment ne pas pleurer en écrivant ces lignes, des pleurs qui ramènent à toutes les misères humaines...

Animé par une foi chrétienne inébranlable, Raphaël Pitti, médecin-général des armées, est engagé dans l’aide aux réfugiés en Syrie. Dans son dernier livre « Va où l’humanité te porte » (Tallandier), il revient sur ses engagements ainsi que sur sa vie mouvementée de médecin dans la Marine nationale. Cet engagement l’a amené à traverser les mers pour servir la France, mais aussi l’humanité, en se portant constamment au secours des plus démunis.

Il a rencontré notre président, lui a demandé d'intervenir, l'a supplié comme il l'a fait et refait à maintes reprises auprès des chefs d'Etats. Il est écouté mais pas entendu... 

Je sens la honte m'envahir en écrivant ces lignes et j'ai envie de la partager avec vous... peut-être par humanité chrétienne.

Aleteia : Médecin porté par l’engagement humanitaire, vous vous êtes paradoxalement tourné vers l’armée dans laquelle vous avez fait carrière. Elle vous a amené à vivre une vie d’une grande intensité que restituez dans votre livre. N’avez-vous toutefois jamais ressenti de contradictions entre la vie militaire et vos aspirations humanistes ?
Raphaël Pitti : En vérité non, c’est d’abord lié à la nature même du Service de santé des armées. C’est un service et non pas une arme : il est seulement en soutien sanitaire. Deuxièmement, j’ai eu la chance d’être dans la Marine nationale qui a une vieille histoire par rapport au service de santé. Les médecins dans la Marine ne sont pas appelés par leur grade. On les appelle Monsieur le médecin. Cet usage date de plusieurs siècles lorsque les médecins embarqués sur les bâtiments n’étaient pas des militaires. Le médecin doit pouvoir être approché par tout l’équipage, du matelot au commandant. Il doit être constamment à disposition et ne doit pas être une barrière avec l’équipage, comme le créerait un grade. De plus, depuis toujours, que ce soit pendant l’expédition d’Égypte ou la colonisation, les médecins militaires se sont toujours attachés à soigner les populations. Donc, il y a une grande tradition humanitaire du Service de santé des armées qui a d’ailleurs fait de grandes découvertes sur les maladies tropicales. Moi-même, quand je partais avec les commandos, personne ne m’empêchait d’aller soigner les populations comme je le raconte dans mon livre lorsque j’accompagnais par exemple la sœur Marthe auprès des nomades à Djibouti.

Aleteia : Cette guerre a donc aussi été un révélateur ?
Raphaël Pitti : Oui, car qu’est-ce que j’allais défendre ? Pourquoi allais-je offrir ma mort ? Pour qui ? Pour le pétrole ? Ma vie valait plus que cela. À ces impressions, s’ajoutait l’absence très dure de la famille et la promiscuité avec des gens qui ne partageaient pas forcément mes valeurs. Cette vie fut très éprouvante et parfois le soir quand je courais dans le désert, il m’arrivait de pleurer. J’étais comme un lion en cage et je ne savais pas combien de temps tout cela allait durer. Pour ajouter à ce sentiment d’absurdité, quand j’allais à l’état-major, j’avais l’impression d’être face à des gens inaptes pour le commandement. Je pensais alors être avec des fous qui jouent à la guerre quand, pour moi, la guerre se joue à l’hôpital. Souvent, je me posais donc cette question « Mon Dieu pourquoi m’as-tu mis là ? » Et puis il y a eu  cette nuit, tournant de ma vie. Je demandais à Dieu de me libérer. C’était la veille de l’invasion terrestre. Et je crois que ce jour-là, il m’a fait comprendre de me laisser aller. J’ai alors été soudain submergé d’une joie extraordinaire, d’un sentiment immense de liberté. Le matin quand nous sommes partis faire la guerre, j’ai mis la musique à fond à l’intérieur de mon véhicule. Je m’en remettais alors à Dieu et je n’avais plus peur de la mort. Je savais que c’était au-delà que ça se passe. La mort n’est rien, c’est nous qui lui donnons de l’importance car la vie continue. Il faut faire confiance et vivre les choses au jour le jour. Et ce sentiment ne m’a plus jamais quitté. La vie ne pouvait pas être vécue de la même façon après le Golfe. Ce fut une vraie renaissance, un baptême en quelque sorte.

Tallandier

Va où l’humanité te porte, Raphaël Pitti, Tallandier, mars 2018, 301 pages, 18,50 euros. 

« Septembre 2012. Dans ma voiture pour me rendre à la polyclinique de Nancy où j'exerce, je tourne le bouton de l'autoradio et je n'imagine pas que ce geste va changer ma vie. Sur France Culture, un médecin franco-syrien raconte avec émotion les bombardements, les combats de rue, la guérilla entre les différentes factions et les tortures exercées par le régime de Bachar el-Assad sur les civils syriens et les professionnels de santé. Je ressens au fond de ma chair chacun de ses mots et j'entends son appel à l'aide. J'ai été médecin militaire sur des zones de combat. Aller soigner là-bas s'impose comme une évidence. Soigner mais aussi témoigner, dénoncer ce qui me révolte : voilà ce qui me porte depuis toujours. C'est surtout une manière de dire non à l'indifférence, à la cécité ambiante devant le malheur des autres, à l'inertie face à la tragédie. Seule l'action vaut engagement, même si cela s'accompagne d'une prise de risque. Et me voici embarqué pour un étonnant voyage... » Raphaël Pitti raconte l'urgence qui le porte à soigner et à s'engager auprès de ses confrères en Syrie. Au fil des pages, il évoque son enfance à Oran pendant la guerre d'Algérie, sa vocation, ses missions en Afrique ou chez lui à Metz, porté par sa foi qui le pousse vers le soulagement de la souffrance de l'autre. Un témoignage inspirant, un éloge de l'espérance.

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