François-Xavier Renucci

 

Animateur du blog :

« Pour une littérature corse »

(http://pourunelitteraturecorse.blogspot.fr)

Tribune libre MédiaCorsica, août 2016...

 

On me propose de prendre la parole en cette rentrée de septembre 2016. J’accepte volontiers, et je m’interroge déjà sur ce goût de parler publiquement à propos de choses qui me tiennent à cœur…

D’où vient ce goût ? N’est-il pas prétentieux, ou vain ? Pourquoi cette envie d’envoyer dans l’espace public (anonyme ou presque) des propos qui pourraient (ou devraient) rester dans un cercle privé, voire bien terrés au fond du cœur ?

           Une réponse : parce que nous voulons faire société. C’est bien cela ? La Corse, comme d’autres pays, veut faire société. Et cette volonté a été affichée publiquement et politiquement par l’Assemblée de Corse depuis 1988 en évoquant une « communauté de destin ». Je me sens partie prenante de cette volonté. Donc, je parle, nous parlons, nous nous parlons.

            Par ailleurs, je suis enseignant (ou professeur) de lettres modernes (ou de français), peu importe pour moi la dénomination… car l’essentiel est ce qui se passe vraiment dans la salle de classe, ou ailleurs, entre les élèves et le prof. Voilà une autre situation concrète où j’use presque tous les jours  d’une parole quasi publique (on le sait, les élèves, et leurs professeurs, disent tout, ou presque, de ce qui se dit vraiment dans une classe). Avec les cafés, les festivals littéraires, les concerts, les associations, les stades et les réseaux sociaux maintenant, la salle de classe est un des endroits où l’on tente de faire société. Faire société, c’est user de la parole publique, entre nous tous, pour éviter de nous entretuer tout de suite.

            J’entends, en Europe et en France, en Corse en particulier, depuis les événements des Jardins de l’Empereur ou de Sisco, parler de « guerre civile ». Certains la désirent, d’autres la craignent tout en la déclarant furieusement probable, voire inévitable. Actes isolés, mouvements de foule, projets planifiés, comportements déments. Nous baignons dans une atmosphère de plus en plus poisseuse. Douleurs et haines post-attentats, crainte et angoisse dans l’attente des prochains. Notre ministère nous dit qu’il faut se préparer au pire. Comment vais-je faire pour proposer des cours « normaux » dans ces conditions ? Faire comme si de rien n’était ? Faire une parenthèse pour évoquer la chose afin de mieux la remiser ensuite ? En parler jusqu’à plus soif ?

Me revient une phrase bien célèbre en tête, une phrase que j’ai toujours adorée et qui me rends toujours perplexe :

« There are more things in heaven and earth, Horatio,
   Than are dreamt of in your philosophy. »

Par François-Victor Hugo, cela donne :

« Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel, Horatio, — qu’il n’en est rêvé dans votre philosophie. » (C’est ce que Shakespeare fait dire à Hamlet.)

            Je vais donc essayer de revenir à la racine des choses, selon moi ; revenir à un principe malaisé mais vital : le constat premier de mon ignorance, partielle ou totale, sur tous les sujets. Ce qui peut se résumer par l’expression : je ne sais pas, ou plutôt, je ne suis pas sûr. Double conséquence : chacun est libre de son opinion et de concevoir sa vie comme il l’entend, mais alors chacun est responsable et doit effectivement répondre de son opinion et de ses actes. Chercher à étayer cette opinion, en faire une pensée, solide et fragile, et assumer de la soumettre à la confrontation obligatoire des autres pensées. Ne jamais refuser d’entendre le point de vue adverse. Ne pas arrêter de parler, de nous parler les uns aux autres. Ce qui est et a toujours été extrêmement difficile. Nous devons absolument nous accorder ces temps et ces lieux où nous pouvons revenir sur ce que nous avons pensé, dit et fait. Y revenir sans cesse, parce que sans cesse nous oublions nos beaux principes, parce que sans cesse nous finissons par croire que nous sommes détenteurs d’une vérité absolue et qu’il est donc « normal » que tout le monde pense comme nous…

Je veux finir avec une anecdote apparemment incongrue.

            Un jour, mon ami Hafid, que j’ai connu au lycée du Fango à Bastia alors qu’il était en BTS, m’a rappelé qu’il avait reçu de notre part (Johann – autre ami rencontré cette année-là, avec Pascal – et moi) un poème que nous avions écrit alors que nous nous penchions depuis une terrasse d’un appartement de Berkeley en Californie : nous y racontions que nous voyions en contrebas de la terrasse un grand gaillard noir ranger des choses dans le coffre de sa Buick, et que son pantalon légèrement baissé de fait de l’effort laissait apparaître ses fesses. Le même jour, au bord de l’océan Pacifique, je fus le seul à me rendre compte, parmi tous les promeneurs et passants, que le Soleil était en train d’exploser, là, juste en face de nous tous à quelques centimètres au-dessus de l’horizon marin. Vous pouvez le croire ?

Le jour où Hafid, Corse d’origine marocaine, une adorable personne, m’a rappelé cela, moi si oublieux, je me suis dit qu’Hamlet avait raison quand il s’adressait ainsi à son ami Horatio. Tout est toujours à recommencer. Nous éviterons la guerre civile, parce que nous voulons nous parler, et faire société, et lorsque je vois les gens, athées, agnostiques, croyants, citoyens ou délégués politiques, se parler sur les réseaux sociaux, dans les assemblées politiques, les églises et les mosquées, pour partager leurs ignorances et panser les plaies, je me dis que c’est peut-être ce que nous voulons tous, au fond de nous : rendre notre vie sur Terre moins bêtement douloureuse, quelles que soient nos « philosophies ».

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