VIGNOLA...

 

Trois jours durant, le site de Vignola était le point de ralliement pour enseignants-chercheurs et doctorants originaires des universités de Corse, de La Réunion, de Polynésie mais aussi de Bourgogne-Franche-Comté. Au centre des discussions, l'hydrogène et la décarbonation

L'hydrogène vert, produit grâce à l'électrolyse de l'eau et à partir d'énergies renouvelables, est-il à la hauteur des enjeux énergétiques insulaires ?

Cette hypothèse, en cohérence avec un certain nombre d'acquis scientifiques, était ces jours-ci éprouvée par des enseignants, des chercheurs et des doctorants originaires des universités de Corse, de Bourgogne-Franche-Comté, de La Réunion, de Polynésie française, ainsi que de l'université des technologies de Belfort-Montbeliard, réunis au centre d'études scientifiques Georges-Peri situé à Vignola, sur la route des Sanguinaires. Les échanges d'idées constituaient un point de référence dans le cadre du projet HyLes 2021-2024.

" Ce programme d'études est consacré aux rôles et aux impacts que peut avoir l'hydrogène afin d'accompagner une transition vers l'indépendance énergétique et la neutralité carbone s'agissant de la production d'électricité et des transports dans des zones faiblement ou pas du tout interconnectées ", résume Christian Cristofari, professeur en énergétique et génie des procédés à l'université de Corse, responsable du projet de recherche " énergies renouvelables ", dont les plateformes Myrte et Paglia Orba ainsi que du programme, dont la coordination est assurée par l'institut de recherche franc-comtois - Femto-ST.

Sur cette scène de recherche, les îles dans leur diversité prédominent. "Nous focalisons notre attention sur trois situations représentatives, tout à la fois, de localisations, de besoins, de ressources, d'économies différentes : la Corse, l'île de La Réunion et deux îles de la Polynésie française", poursuit le chercheur.

À horizon 2050

On équilibre les coopérations et dans le même mouvement, on décloisonne les disciplines. À Vignola se sont rejoints chercheurs en sciences de l'ingénieur, en science du climat ou encore en sciences humaines et sociales ainsi que différents partenaires. Ils suivent une feuille de route méthodique. " Dans un premier temps, nous nous intéressons aux contextes locaux, à leur potentiel de production et de consommation mais aussi de freins socio-économiques à l'intégration des technologies hydrogène ", souligne Christian Cristofari.

La dynamique scientifique convoque des thèmes tels que le changement climatique ainsi que des "études à horizon 2050 et au-delà ".

Une fois le diagnostic effectué, il s'agira de se poser les bonnes questions à " l'échelle locale", c'est-à-dire d'un quartier, d'un bâtiment, ainsi que des réseaux propres à chaque territoire insulaire. À ce stade, les attentions se focalisent sur les besoins en électricité, sur le potentiel de décarbonation des transports terrestres et maritimes ainsi que sur la production de chaleur et de froid, obtenus en intégrant l'énergie électrique verte issue de l'hydrogène au mix énergétique.

L'hydrogène, selon les porteurs du projet, doit se penser aussi en termes d'aménagement cohérent du territoire. HyLes, c'est entendu, relève aussi du champ d'investigation des économistes et des sociologues. On avance en comprenant les problématiques des populations concernées et de l'ensemble des acteurs de terrain. Ce qui revient, sur ce point, à changer les pratiques. " Au lieu d'imposer des solutions technologiques nouvelles qui, par définition, vont bouleverser le contexte, puis de les faire accepter par le plus grand nombre, l'objectif est de co-construire un modèle ", commente Nathalie Kroichvili, professeur des universités en sciences économiques, à l'université technologique Belfort-Montbéliard.

Dans cette optique à rebours d'une vision dogmatique des choses, le principe est celui de rencontres régulières avec " toutes les parties prenantes des projets technologiques de ce type ", à l'image, entre autres, des services de l'État, de l'Ademe, d'EDF, et des associations environnementales.

"Nous nous apercevons en effet que des solutions qui apparaissent abouties en laboratoire ne s'ajusteront pas à un milieu donné de façon aussi évidente qu'on pourrait le croire. Les territoires sont confrontés à des besoins spécifiques. Ils doivent faire face à des contraintes particulières aussi, ne serait-ce que d'un point de vue géographique. En Corse, par exemple, même si à ce stade, il nous manque encore des remontées du terrain, nous pouvons raisonnablement penser que les technologies fondées sur l'hydrogène susceptibles d'être implantées seront davantage liées à des usages de mobilité, aux activités portuaires qu'à des considérations industrielles. Nous aurons affaire à une situation tout à fait différente si nous nous plaçons sur le Territoire de Belfort", estime-t-elle.

Le chaud et le froid

Du côté de la Polynésie française, on placera aussi au cœur de la réflexion, notamment, "118 îles, dont 60 habitées, très éloignées les unes des autres, au milieu du Pacifique", relève Pascal Ortega, professeur de physique à l'université de la Polynésie française à Tahiti. "Nous avons donc besoin de travailler sur l'autonomie énergétique et en particulier sur l'autonomie vis-à-vis des hydrocarbures car nous sommes très loin de tout", admet l'enseignant.

Les caractéristiques climatiques de l'ensemble insulaire occupent une place importante. Sous les tropiques, où "la climatisation est un poste de consommation de premier plan", un des défis à relever pourrait être aussi celui de la valorisation de la chaleur générée par la production d'hydrogène. "Sur le campus, nous faisons fonctionner une pile à combustible. Le travail effectué consiste à convertir la chaleur en froid. Celui-ci pourrait être stocké dans un réservoir et utilisé en temps différé pour produire de la climatisation et pourquoi pas de la réfrigération voire de la congélation. C'est la voie privilégiée", explique-t-il.

À La Réunion, deux tendances majeures fixent le cap. "L'île est caractérisée à la fois par une forte précarité énergétique et une forte dépendance aux ressources fossiles". À cette réalité s'ajoute la conviction selon laquelle "l'avenir réside dans la recherche de solutions basées sur les énergies renouvelables", notent Michel Benne professeur, laboratoire Energy-Lab et Dominique Grondin, maître de conférences. Sauf qu'à La Réunion, en Polynésie, en Corse et ailleurs, ces énergies, notamment le solaire et l'éolien, sont tributaires de la météo et de ses caprices. " Or, il se trouve que l'hydrogène est de nature à pallier cette intermittence, car elle représente une bonne solution de stockage ", s'accorde-t-on à reconnaître. "D'ores et déjà, sur l'île, un petit village isolé est alimenté en électricité par un système hydrogène.

"Il y a une volonté politique de répliquer ce modèle dans d'autres localités comparables", souligne-t-on.

Les décideurs et les chercheurs sont en mouvement...