Cynthia Fleury

 

Vit à Paris

 

La chronique de l'Huma offerte par Cynthia Fleury

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Psychanalyste et philosophe française, qui enseigne la philosophie politique (en qualité de research fellow et associate professor) à l'American University of Paris3, et est également chercheur associé au Muséum national d’histoire naturelle.

 

 

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Le « bore-out »

L'HUMANITÉ

La France, adepte des anglicismes, le clame : le « bore-out » toucherait plus de personnes encore que le « burn-out », c’est-à-dire l’ennui au travail, le fait d’être payé à ne rien faire, ou à faire des choses inutiles, stupides, inefficaces… En même temps, la placardisation est une des techniques de base du harcèlement managérial pour mieux pousser à la démission ou audit burn-out professionnel.

Dans son ouvrage Situations du travail (PUF, 2016), compilant des articles scientifiques clés définissant la psychodynamique du travail, Christophe Dejours revient sur plus de quarante ans de recherche en matière de souffrance au travail, qui ont vu d’abord émerger la psychopathologie du travail (1970), puis sa reformulation en psychodynamique, au croisement de plusieurs disciplines : la psychanalyse, l’ergonomie, les sciences sociales, la philosophie dans le sillage de l’école de Francfort, l’ethnologie, l’évolution du droit confrontée à la clinique du travail.

 

Qu’est-ce que la souffrance au travail ?

Ce n’est pas le synonyme de la maladie mentale, mais

« l’espace qui se caractérise par une lutte contre la maladie

mentale », dans le rapport entre l’homme et le travail.

« Entre l’homme et l’organisation du travail prescrite,

il y a parfois un espace de liberté qui autorise une négocia-

tion, des inventions, et des actions de modulation du mode

opératoire, c’est-à-dire une intervention de l’opérateur sur

l’organisation du travail elle-même pour l’adapter à ses

besoins, voire pour la rendre plus congruente avec son désir.

Lorsque cette négociation est poussée à sa limite ultime, et

que le rapport homme/organisation du travail est bloqué,

commence le domaine de la souffrance et de la lutte contre

la souffrance. »

Pour faire face aux deux souffrances cardinales

du travail que sont la peur et l’ennui, les travailleurs élaborent

en effet des procédures de défense, collective et individuelle. L’intériorisation compulsive de l’injonction organisationnelle les mène souvent à passer d’une défense protectrice à une défense adaptative, voire « exploitée ». La question alors posée par les psychodynamiciens est la suivante :

« À quelles conditions doit répondre la dialectique souffrance-défense pour ouvrir sur une action de transformation (positive, non aliénante) de l’organisation du travail ? »

En effet, la souffrance pathogène est à différencier de la souffrance créatrice, la première apparaît lorsque toutes les marges de liberté dans la transformation, la gestion et le perfectionnement de l’organisation du travail ont été utilisées : « c’est-à-dire, poursuit Dejours, lorsqu’il n’y a plus que des contraintes fixées, rigides, incontournables, inaugurant la répétition et la frustration, l’ennui, la peur ou le sentiment d’impuissance.

Alors, une fois exploitées toutes les ressources défensives, la souffrance résiduelle, non compensée, continue son travail de sape et commence à détruire l’appareil mental et l’équilibre psychique du sujet, le poussant, lentement ou brutalement vers une décompensation (mentale ou psychosomatique) et la maladie ».

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