Le climat en débat(cle) ?

Matthieu Ghilardi. Chargé de Recherche CNRS, CEREGE.

Réchauffement climatique, changement(s) climatique(s), dérèglement(s) climatique(s)…

la liste est longue des appellations de ces phénomènes météorologiques extrêmes que l’on

observe, enregistre et médiatise à l’échelle de la planète depuis la fin des années 1960

(« période post-soixante-huitarde »). Une diversité terminologique qui révèle la complexité

des mécanismes actuels de la météorologie, plus que du climat proprement dit. En effet, une

moyenne climatique s’établit sur 20, 25, 30 ou 50 ans, avec la prise en compte de valeurs

extrêmes météorologiques qui tendent à créer une moyenne artificielle (l’écart à la moyenne

est certainement l’indice statistique le plus important que la moyenne elle-même). L’évènement isolé extrême n’a donc que peu de significations s'il n'est pas replacé dans un schéma plus global où la période d’étude doit être clairement définie. La diffusion des évènements de tempêtes, de températures élevées, de précipitations abondantes, de tornades, etc. dans la presse sert à la fois à rendre compte et à informer les populations du monde entier de faits météorologiques que les sociétés humaines connaissent, au final, depuis des millénaires. Cependant, les dynamiques de notre temps quotidien (et celui à prévoir pour la semaine, le mois ou même parfois pour la saison suivante (!)) sont peu explicitées et le citoyen lambda n’a pas réellement les moyens de comprendre la situation et l’évolution de la météorologie, et a fortiori, du climat, qui s’inscrit sur une durée pluri-décennale…pluri-séculaire, voire même pluri-millénaire.

Etudier un « climat » ne doit pas se résumer à envisager les seules conséquences des activités humaines sur l’environnement, en particulier sur l’hydrosphère et l’atmosphère ; l’Homme est un élément du géosystème (la biosphère en l’occurrence) qui place la Terre au centre de l’étude où les sociétés humaines ont bien entendu une part importante dans son évolution, voire son déséquilibre (à condition que le climat soit un phénomène à l’équilibre, on l’associerait plus volontiers au chaos permanent). Mettre encore l’Homme au centre des attentions, c’est de nouveau ne pas respecter notre bonne vieille planète bleue, dont le cas semble moins important que l’avenir de nos civilisations actuelles et du type d’alimentation que nous devons adopter, d’énergie que l’on doit utiliser, etc.

L’idée que l’Homme peut précipiter sa propre fin, à cause d'un réchauffement climatique prolongé, n’est pas nouvelle et les études scientifiques récentes le démontrent. Ainsi, les civilisations de l’Âge du Bronze du bassin oriental de la Méditerranée auraient été victimes d’un changement climatique majeur qui aurait provoqué leur disparition en 1177 avant notre ère1, la date est très –trop ?- précise pour être, à notre sens, crédible. Les Hittites (Anatolie), les Mycéniens et le Nouvel Empire Egyptien, par exemple, auraient été victimes d’un phénomène d’aridité prolongée (le fameux évènement « 3.2 ka BP2 » pour les spécialistes des paléoclimats) qui aurait engendré famines, conflits, guerres et disparition de peuplades entières établies depuis plusieurs siècles voire millénaires ! Le déterminisme climatique qui y est présenté est empreint de catastrophisme, à l’instar de la situation que nous connaissons aujourd’hui. Finalement, le pire ennemi de l’homme serait-il « indirectement » l’homme lui-même par sa capacité, ou non, à surmonter les crises climatiques ? Depuis la fin de la dernière grande période glaciaire qui a connu son pic d’activité il y a 20 000 ans, avec notamment un niveau de la Méditerranée (et des océans mondiaux) d’environ 100 à 120 mètres inférieur à l’actuel et une calotte glaciaire très étendue dans l’hémisphère nord (qui descendait en latitude jusqu’à Londres et à Boston), le climat a été marqué par des phases de « réchauffement » et de « refroidissement ». Globalement, depuis 18 000 ans, nous sommes dans une phase de réchauffement du climat (comparée à la phase glaciaire précédente) que l’on appelle un stade inter-glaciaire, dont le dernier a été daté d’environ 125 000 ans (l’Eémien), avec un niveau de la mer supérieur d’environ 6.6 m (en moyenne) à l’actuel et des températures aux pôles de la Terre plus chaudes d’environ 3 à 5°C qu’actuellement3.

 

Ce sont justement les conditions de l’Eémien qui permettent aujourd’hui au GIEC4 de modéliser les situations les plus pessimistes d’un réchauffement climatique accentué. Le Quaternaire (période géologique couvrant les 2.6 derniers millions d’années) est justement marqué par ces alternances de grandes phases glaciaires et interglaciaires, qui elles-mêmes ne sont pas uniformes et des réchauffements et refroidissements peuvent se développer au sein de ces très grands cycles climatiques. On peut ainsi jouer sur les changements d’échelle temporelle depuis le million d’années jusqu’à la journée…Finalement, un climat dépend surtout du pas de temps qu’on souhaite lui attribuer avec le fameux instant « t » qui marque le départ d’un cycle climatique. Si l’on revient à notre époque actuelle, généralement l’instrumentation systématique et continue des températures et des précipitations ne commence pas avant la fin du 19e siècle (et encore ! les techniques ont évolué depuis et comparer des données acquises au 21e siècle avec celles obtenues à la fin du 19e siècle risque d’entrainer des erreurs statistiques dues notamment à la marge d’erreur des relevés entre les différentes époques et instruments). Justement…la fin du 19e siècle correspond à la fin du Petit Âge de Glace (PAG) que la planète Terre a connu entre 1350 et 18505, avec un pic atteint entre 1550 et 1670. Cette période de nouvelle avancée des glaciers dans les Alpes s’est notamment traduite par un refroidissement global des températures et des épisodes de glace sur certains fleuves français comme le Rhône6 mais aussi par un alluvionnement important des cours d’eau, en Corse notamment (le Golo et le Tavignano ont connu des fortes périodes d’alluvionnement durant ce que l’on appelle le PAG).

La fin du Petit Âge de Glace (cycle climatique d’environ 500 ans) correspond au début de la Révolution industrielle et au début des premières conséquences observables des activités humaines sur l’environnement, et le climat en particulier. Cette période de développement technologique (industrialisation, utilisation du charbon, etc.) marque ce que certains scientifiques appellent l’Anthropocène7, ère géologique où l’Homme serait finalement acteur de la création d’une nouvelle strate superficielle de la Terre, que l’on retrouverait encore dans des milliers, voire des millions d’années. On pourrait donc logiquement se demander si le début de la Révolution industrielle n’aurait pas engendré un réchauffement climatique, précipitant la fin du PAG ?

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1 Cline E.H., 2015. 1177 avant J.-C. Le jour où la civilisation s’est effondrée. Editions La Découverte

2 Ka = kiloannées = 1000 ans ; BP = Before Present = avant 1950 ap. J.-C.. 3.2 ka BP = 3200 ans avant 1950, soit environ 1250 avant notre ère.

3 Kopp R.E., Simons F.J., Mitrovica J.X., Maloof C., Oppenheimer M., 2009. Probabilistic assessment of sea level during the last interglacial stage. Nature, 462, 863-867.

4 Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat

5 Grove J.M., 2003. The Little Ice Age. Taylor & Francis.

6 Pichard G., Roucaute E., 2014. Sept siècles d’histoire hydroclimatique du Rhône d’Orange à la mer (1300-2000), climat, crues, inondations. Presses Universitaires de Provence, Hors-série de la revue Méditerranée.

7 La date de début de l’Anthropocène est actuellement toujours débattue, voir l’article suivant : Lewis S.L., 2015. Defining the Anthropocene. Nature, 519, pp. 171-180.

8 Le Roy Ladurie E., 2009. Histoire du climat depuis l’an mil. Flammarion, 2 volumes.

9 Cline, op. cité

10 Kuper R., Kröpelin S., 2006. Climate-Controlled Holocene occupation in the Sahara : motor of Africa’s evolution. Science, Vol. 313, Issue 5788, pp. 803-807.

11 Midant-Reynes B., 2003. Aux origines de l’Egypte : du Néolithique à l’émergence de l’Etat. Fayard.

12 Programme MISTRALS (notamment le volet PALEOMEX)

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