Le climat en débat(cle) ?

Matthieu Ghilardi. Chargé de Recherche CNRS, CEREGE.

Cette vision anthropocentrée ne doit pas faire oublier que dans un passé proche, des périodes de températures élevées (phases de

« réchauffement ») ont existé et l’on peut citer l’Optimum Climatique Médiéval (OCM), mis en lumière par les travaux de l’historien du

climat Emmanuel Leroy-Ladurie8, qui a précédé le PAG, entre environ 900 et 1350 de notre ère. On peut citer d’autres exemples de

réchauffement : au cours de la période romaine (Roman Warm Optimum, enregistré au début de notre ère), à la fin du 2e millénaire

avant notre ère, celui-là même qui aurait précipité la fin des civilisations de l’Âge du Bronze en Méditerranée orientale en 1177 avant

notre ère9. Si l’on remonte encore plus dans le temps, on trouve un évènement majeur de réchauffement climatique à partir de 4000

avant notre ère, dans le Sahara. Il faut imaginer qu’entre 7000 et 4000 avant notre ère, le plus étendu des déserts africains

s’apparentait à une savane, voire une steppe en certains endroits, des lacs existaient où la faune typique de la Savane (girafes,

hippopotames, etc.) venait s’abreuver et se réfugier.

Des peuples habitaient également ce territoire, aujourd’hui fréquenté par des seules tribus nomades (hormis les secteurs d’oasis). Le Green Sahara (comme l’appellent les anglo-saxons) était donc sans commune mesure avec les paysages hyper-arides que l’on trouve de nos jours. Progressivement (à partir de 5300 avant notre ère), et jusqu’à l’aridification complète du Sahara (4000 avant notre ère avec le déplacement vers le Sud de la marge désertique), les sociétés humaines ont commencé à délaisser cet espace au climat trop chaud (sur lequel l’Homme industriel n’avait aucune emprise à l’époque…) pour se déplacer notamment vers… la vallée du Nil10 ! La concentration des populations le long du « poumon vert de l’Égypte » a eu pour influence directe une augmentation de la démographie et la nécessité de structurer la population s’est progressivement imposée11, d’abord à l’époque prédynastique puis ensuite au cours de l’époque Dynastique, celle des pharaons, pendant plus de 3000 ans. A la lecture de ce qui vient d’être énoncé, il semblerait finalement qu’un réchauffement climatique soit à l’origine de l’émergence de l’une des plus brillantes civilisations que la Terre ait connues. Les faits climatiques, anthropologiques et archéologiques semblent acquis pour cette brillante période, mais il faut se prémunir d’un quelconque déterminisme climatique. Dans le cas de l’Egypte des pharaons, et du Sahara, les sociétés humaines ont fait preuve d’une forte résilience face à la modification progressive du climat saharien au cours de la première moitié de l’Holocène. Le Centre National de la Recherche Scientifique anime depuis environ 10 ans un programme de recherche pluri-disciplinaire12 des conséquences des changements climatiques sur les dynamiques sociétales (et réciproquement les impacts des activités anthropiques sur l’environnement) en Méditerranée en croisant des données archéologiques, géomorphologiques, écologiques, paléoenvironnementales pour élaborer des modélisations multi-agents (statistiques climatiques, informations archéologiques, etc.). L’un des buts est de pouvoir établir des analogies (ou pas, justement…) avec la situation actuelle, très bien mesurée. Comparer le comparable, ou l’incomparable (problèmes de combinaison de données avec des échelles de précision temporelle différentes), en somme…

Cette réflexion autour de la définition temporelle pour l’étude d’un climat ne doit pas faire oublier un fait évident, celui de la part non négligeable (voire même prépondérante) des activités humaines dans l’accélération du processus du réchauffement du climat que l’on connait depuis 150 ans (on manque inévitablement de recul et d’éléments de comparaison avec le passé). Ce phénomène de réchauffement existe aussi depuis 18 000 ans, de manière plus globale, et dans ce cas l’Homme peut difficilement être accusé d’une quelconque responsabilité, car cela correspond à un cycle naturel du climat (alternances de périodes glaciaires et inter-glaciaires) de la Terre établi depuis 3 millions d’années environ.

Il ne faut pas se voiler la face sur la nécessité impérieuse de modifier certaines habitudes de consommation de nos sociétés humaines modernes de manière à préserver plus largement, et durablement, notre environnement au sens large et de gérer de manière plus rationnelle les ressources de la planète (réserves en eau douce des aquifères et des pôles, biodiversité, etc.). Il s’agit donc avant tout pour l’Homme moderne de mieux gérer son propre développement durable, en prenant en compte les contraintes environnementales.

 

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10 Kuper R., Kröpelin S., 2006. Climate-Controlled Holocene occupation in the Sahara : motor of Africa’s evolution. Science, Vol. 313, Issue 5788, pp. 803-807.

11 Midant-Reynes B., 2003. Aux origines de l’Egypte : du Néolithique à l’émergence de l’Etat. Fayard.11

12 Programme MISTRALS (notamment le volet PALEOMEX)

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