Jean-Claude Rogliano

 

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Ecrivain et réalisateur de films documentaires français né en 1942 à Bastia.

 

 

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ORS'ANTO' ET LES PANDORES


Ce conte est tiré d’un fait réel.

Je l’ai écrit après avoir écouté le récit d’un villageois qui avait fait profiter de sa charrette à deux gendarmes pour leur éviter une pénible marche et comment l’un d’eux l’avait remercié. C’était au temps où, dans les écoles, parler corse nous valait des volées de coups de règle. Aussi anecdotique soit le fait, ce que son dénouement contient de symbolique, indique combien conserver sa langue sert aussi à résister à la répression.

 

De l'autre côté du col, les charrettes les rejoignaient dans un concert de grelots et de claquements de fouets. Peintes en vert, en gris, certaines d'un jaune vif, plus crissant que leurs essieux, il y en avait des petites toutes en roues, des grandes brinquebalantes portant, serrées comme des bottes de radis, des familles entières en habits de fête. En les croisant sur le terre-plein où ils devaient dételer, Ors'Anto1, qui connaissait tout le monde, les saluait en levant son fouet. Ils étaient presque arrivés quand soudain le chef lui mit la main sur l'épaule :

- Dites, l'ami, votre charrette n'a pas de lanterne.

- Bah ! j'en avais bien une, mais elle m'a été arrachée en passant trop près d'un mur, un soir où nous avions fêté le huit septembre. J'avais voulu passer par une ruelle trop étroite et...

- Vous auriez dû la remplacer aussitôt.

- Eh bien, répondit Ors'Anto' sur le ton de ce qu'il croyait être une plaisanterie, j'en achèterai une à la foire si j'arrive à gagner un peu d'argent.

- En attendant, je suis obligé de vous dresser procès- verbal. Décidément, le gendarme ne plaisantait pas. Ors'Anto' blêmit. Une grosse veine saillit sur sa tempe. Ses mains se mirent à trembler. Ses yeux lui­saient de rage :

- Et vous me dites ça avec encore dans la bouche le goût de mon vin! Ses poings énormes se crispaient:

- Si c'était pas le respect du galon... C'est alors que l'autre gendarme intervint :

- Ça suffit! cria-t-il sèchement à Ors'Anto'. Puis, l'index menaçant, les sourcils froncés, il lui cria en corse une phrase que Santu ne comprit pas. Le chef ne comprit pas davantage mais opina du képi. Le ton était si dur qu'Ors'Anto' se calma sur-le- champ. Quel avertissement avait-il dû recevoir pour se soumettre si vite, après une telle fureur ? C'est presque sur un ton larmoyant qu'il dit au gendarme :

- Brigadier, je ne suis pas riche ! Vous n'allez pas me faire payer une amende pour ça. Qu'est-ce que je vais prendre de ma femme ! (fl était célibataire endurci.) La lanterne, je vais Tacheter tout de suite! - J'applique le règlement, répondit le chef, inflexible.

*

* *

A l'entrée de la foire, les charrettes étaient alignées le cul par terre, les bras au ciel. Des paysans ceints de fla­nelle écarlate, avec des gilets gravés de bêtes, avaient envahi le parc à bestiaux. Les plus riches arboraient sur le ventre la grosse chaîne en argent de leurs «oignons». Beaucoup portaient un mouchoir noué autour du cou et leur coiffure laissait deviner leur pro­venance ou leur état : les bergers du San Pedrone por­taient des bonnets en poil de chèvre, les éleveurs de la plaine, des feutres larges comme des ombrelles, les maquignons avaient adopté le chapeau des pinzutti qui juraient un peu avec leurs habits de velours. Des forains mettaient la dernière main à leurs baraques de buis et à leurs étals où Ton trouvait des formes à fromage de jonc tressé, de grands seaux à lait, des chaudrons de cuivre, des rouleaux de corde en poil de chèvre ou de velours côtelé que les paysannes venaient palper avec circonspection ; d'autres, avec des planches et des tréteaux, dressaient des tables et des bancs où, après les affaires, on s'installerait pour boire et se livrer aux joutes oratoires du chiam’é rispondi et, par ces chants improvisés, s'affronter durant des heures entières, sans faillir d'un pied ni d'une rime.

Ors'Anto' arrêta la carriole et sauta à terre. Au grand étonnement de Santu, toute trace de colère avait dis­paru. Le charretier semblait même avoir du mal à conserver sa mine renfrognée de tous les jours.

- Vos papiers, dit le brigadier. Le charretier tira de la poche de sa veste quelques papiers jaunis et les lui tendit avec humilité. 

Après les avoir « épluchés » comme s'il espérait ne pas les trouver en règle, le gendarme les lui rendit.

- L'amande est de vingt francs, dit-il.

Alors, avec un sourire noir, Ors'Anto' lui répondit :

- Et pour vous, le voyage en coûtera trente-cinq... Vous me devez donc quinze francs ! Le casse-croûte, je vous l'offre.

Et il tendit sa main ouverte.

Les traits du gendarme se figèrent. Sa grimace trahis­sait une surprise amère. Il paya sans dire un mot.

L'autre gendarme n'en finissait pas de fouiller dans ses poches.

- Nous nous retrouverons et vous me paierez plus tard, lui dit Ors'Anto' sur le ton de quelqu'un pressé de vaquer à ses occupations, et Santu, stupéfait, le surprit à lui adresser un clin d'œil.

*

* *

Le charretier et l'enfant se dirigèrent vers le terre- plein où étaient rangées les charrettes et où, le long d'une barrière, étaient alignés les animaux qui les tiraient. Un peu plus loin, brayant, beuglant, grognant, hennissant, bêlant, étaient parqués ceux qui atten­daient preneur. Excités par les va-et-vient de la foule, des taurillons secouaient les arbres auxquels ils étaient attachés par les cornes. Les paysans passaient d'une bête à l'autre. Des doigts experts troussaient des babines, tâtaient des encolures ou des croupes. A l'âpreté des discussions avares de mots, entrecoupées de silences méditatifs, s'opposait la tonitruance des rituels de protestations ponctuées de gestes de moulins à vent. Le troc se pratiquait encore et tel berger du Niolu qui arrivait avec un superbe bélier repartait flan­qué d'une truie dont la hure massive et embroussaillée de soies noires ne laissait aucun doute sur les relations que devaient entretenir ses ancêtres avec les sangliers ; tel muletier de l'Ascu poussait trois chevrettes vers un étal où il tenterait de les échanger contre un bât de Pol-verosu.

Tout en dételant le mulet, Ors'Anto' sifflotait allègre­ment. De temps à autres, il jetait un coup d'œil à la foule qui grossissait de minute en minute.

- Les affaires vont aller aujourd'hui, dit-il et, avec une voix malicieuse, faisant tinter dans sa poche les pièces du gendarme, il ajouta : Elles ont même l'air d'avoir bien commencé...

Mais Santu, dévoré de curiosité, pensait à l'autre gendarme : pourquoi diable Ors'Anto' n'avait-il pas voulu f de son aident ? C'était pourtant lui qui lui avait parlé le j| plus durement ! Il n'avait pas compris les paroles mais ! le ton, le regard et le doigt menaçant avaient été suffi- | samment éloquents ! N'y tenant plus, Santu demanda à son ami :

- Dis, Ors'Anto', pourquoi tu n'as pas fait payer l'autre ?

Ors'Anto' prit le temps d'attacher solidement le mulet à la barrière.

- Tu n'as pas compris ce qu'il m'a dit en corse, quand I; il a pris cet air si méchant ? 

- Non.

- Eh bien, il m'a dit : « Fais-lui payer le voyage ! »

Et plus d'une bête sursauta, surprise par l'ouragan de son rire.

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