La pensée disruptive dans la stratégie, mon ami Gladwell

 

Sortez des sentiers battus, prenez le problème à contrepied, sortez du cadre, renversez la perspective, mettez les raisonnements en abîme, raisonnez en « méta », observez les zones de contact aux marges là où les systèmes sont fragiles.

On entend parfois ce type de formulations qui incitent à réfléchir et à rechercher  des méthodes disruptives pour innover, créer, inventer. Ce type  d’exercice n’est pas très facile et demande une forte capacité d’abstraction. Il s’agit de partir sur des fondamentaux ou de réfléchir aux règles de base. L’efficacité naît parfois de la simplicité, ou de l’horreur.

Quelques études récentes montrent comment la pensée en rupture peut faire naître des stratégies originales, étonnantes, si ce n’est déstabilisantes.

Un premier exemple avec les tweenbots de Kacie Kinzer, étudiante à l’ITP à New York.

Ces robots en carton chargés de traverser le Washington Square Park sans encombre, sont simplement capables d’aller tout droit. Ils sont dépourvus de sophistication, n’ont pas d’intelligence artificielle, de GPS, de caméra… rien de tout cela. En revanche, ils sont dotés d’une arme de séduction massive : un joli sourire ! Comment fait donc un Tweenbot pour contourner les obstacles ? Pour faire face à l’imprévu ? Eh bien il attend qu’un passant le trouve, lise le message qui est inscrit sur le fanion contenant les instructions, et le remette dans le droit chemin. Verdict de cette expérience : Tweenbot a réussi à chaque fois sa mission, en prenant plus ou moins le temps. Un exemple de trajet, qui a pris 42 minutes et a nécessité 29 interventions humaines.

Tweenbots

Voilà qui rappelle que les robots ne vivront pas dans un environnement dénué d’humains (espérons !), que la technologie pure n’est pas nécessaire si on pense d’abord à l’usage et à l’environnement d’utilisation. Et voilà qui tend à prouver que les gens sont prêts à aider, pour peu qu’on demande des choses simples et gentiment. Simplicité du principe, multiplication des intervenants dans le processus pour le rendre léger dans son fonctionnement, participation aléatoire des gens de passage… Wikipedia, ça vous dit quelque chose ?

Un autre cas mérite le détour : Malcolm Gladwell explique comment David peut battre Goliath près de 2 fois sur 3. Oui, rien que ça. Gladwell prend quelques cas en exemple, en particulier Vivek Ranadivé, ingénieur Indien installé en Amérique, qui décida de montrer qu’une équipe de jeunes joueuses de baskets débutantes (ne sachant pas dribbler ni faire de paniers  difficiles) et pas très grandes pouvait avoir des résultats honorables. Cet entraîneur leur apprit simplement à se placer de manière à gêner la séquence habituelle attaque-défense des adversaires. Brisant la structure temporelle rythmée, il entre dans le flux et prouve que le harcèlement continu paye même sans grand moyen, comme Laurence d’Arabie ou d’autres l’ont prouvé. Ce temps réel favorise l’endurance, mais c’est bien de cela qu’il s’agit dans la vraie vie et que les stratèges ont longtemps oublié !

Gladwell prend en exemple le cas d’un ordinateur (Eurisko, mis au point par Douglas Lenat) qui participa à un jeu de stratégie spatiale, et qui se constitua une flotte de touts petits vaisseaux au lieu de l’équilibre traditionnel gros bâtiments / navires moyens / flotille qu’adoptèrent ses concurrents humains. Au prix de lourdes pertes et usant du même principe de temps réel, il écrasa tout le monde… et les joueurs demandèrent à ce qu’il ne se représente plus au wargame parce que… le jeu perdait de son intérêt. Car c’est ce que Gladwell appelle les stratégies « socialement horrifiantes » : inesthétiques, elles vont à l’encontre de nos conceptions habituelles et brisent l’esthétique communément admise. Ainsi, les jeunes basketteuses de Ranadivé eurent des résultats honorables, mais au prix d’une réputation déplorable. Gladwell reprend les travaux d’Ivan Arreguin-Toft, qui analysa les conflits asymétriques. Goliath gagne dans plus de 70 % des cas, mais si David ne « joue pas le jeu » et ne respecte pas les règles implicites, ce chiffre tombe à 36 % à peine !

 

Quand on souhaite établir une stratégie différente, les obstacles à l’innovation et au changement des comportements sont donc de nature morale et esthétique, ils ne sont pas seulement liés aux connaissances ou à l’avancée des sciences. Qui est prêt à choisir une solution efficace mais inélégante ?

Surtout quand elle ternit durablement la réputation ?

Les éléments de ces études mettent justement en avant l’avantage à sortir du cadre habituel, à jouer contre les règles, non pas seulement établies, mais tacites. Le cas du robot est significatif : la course à la complexité et à la sophistication n’est pas nécessaire. C’est le même principe que la blague de l’astronaute et du cosmonaute. L’astronaute montre fièrement à son collègue un stylo bille développé par la NASA pendant 10 ans pour plusieurs millions de dollars, qui est capable d’écrire en apesanteur. Ce à quoi son confrère russe rétorque en exhibant un crayon à papier qui ne coûte trois fois rien et qui écrit tout autant… Moins élégant mais efficace.

Et c’est bien de cela qu’il s’agit : nous semblons parfois privilégier l’élégance à l’efficacité parce qu’il y a une donnée supplémentaire à prendre en compte : la réputation. Là encore je reprends Sun Tzu, il est facile de pacifier une région conquise en passant tout le monde par les armes, ça évite les mouvements de type résistance / sabotage. Mais cela donnera surtout envie aux régions proches de se mobiliser davantage contre un envahisseur aussi détestable…

Pour ma part, je suis moins formel sur « de tous temps » : on trouvera toujours un contre-exemple.

« Si vous vouliez construire un robot capable d’aller d’un bout à l’autre de Washington Square Park sans votre aide, comment feriez-vous ? », s’amuse Braddy Forest pour O’Reilly Radar.

On sait combien intégrer des systèmes de localisation et des systèmes de détection d’obstacles pour que les robots soient capables de se déplacer dans n’importe quel environnement est parfois compliqué…

D’où l’idée d’une étudiante de l’ITP, une école d’Art de l’université de New York, Kacie

Kinzer, de créer un petit robot de 25 centimètres de haut, en carton, avec juste des

roues et un moteur, et sachant seulement se déplacer droit devant lui, incapable de

tourner. Ce Tweenbot, comme elle l’a baptisé, ne sait rien faire d’autre que se dépla-

cer, mais pour cela, il fait appel à l’aide des humains. Pour chaque voyage qu’il doit

effectuer, Kacie indique clairement sur le robot sa destination. Et que se passe-t-il ?…

Les humains qui le croisent le remettent dans la bonne direction et l’aident à faire son

chemin, comme le montre l’une des cartes de ses périples (vidéo).

Tweenbots a rempli plusieurs missions lors d’autant de voyages et il est toujours ar-

rivé à destination, confie Kacie Kinzer sur son site. Chaque fois que le robot a été

confronté à un obstacle (un banc, un nid de poule, un trottoir…), les passants sont

venus l’aider et l’ont remis sur la route de son objectif.

Pourquoi les gens ont-ils aidé ce petit robot ? Le sourire, sa charmante simplicité et la

clarté de son objectif sont certainement pour quelque chose dans son succès. Mais

surtout, avec une certaine poésie, Kacie Kinzer nous rappelle que contrairement à ce

que pensent encore beaucoup d’ingénieurs roboticiens, la robotique ne se dévelop-

pera pas dans un environnement sans humains. Parfois, c’est par d’autres chemins que l’efficacité technologique, qu’on arrive à destination.

Belle leçon !

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