Ange-Mathieu Mezzadri

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Didier Long. Mémoires juives de Corse. Lemieux éditeur, Paris, 2016 ; 209 pages

Mémoires juives de Corse

 

Voici un livre dont j’attendais la sortie, que j’ai dévoré et qui me laisse sur ma faim. Non pas déçu, mais dubitatif. Les rapports entre la Corse et le « fait juif » depuis longtemps m’intéressent au point d’avoir fait de moi l’auteur d’un Joker Juif[1] dont il est prévu qu’une nouvelle édition augmentée voit le jour. Contrairement à son titre, le livre de Didier Long, aussi agréable soit-il à lire, ne ressuscite pas une mémoire comme il le prétend. Il ne fait que l’évoquer ou, plus préjudiciable encore, que l’invoquer. Le texte ne rétablit pas (ou très peu) de faits avérés mais exprime surtout une réflexion certes respectable mais toute personnelle car s’y dessine en filigrane le parcours parfaitement avoué de son auteur : « Par une sorte de teshouva (« retour », conversion) qui devenait la mienne, tout comme le cédrat, je redevenais ce que je n’avais  cessé d’être dans la profondeur de mon âme : un juif dans un corps de chrétien ! » (page 171). Il est hors de mon propos de critiquer en quoi que ce soit le parcours spirituel de l’auteur. Et, du reste, je serais assez mal placé pour jeter la première pierre ayant étudié des années durant dans une synagogue parisienne ; ce dont je garde un excellent souvenir ! Non, ce qui fait question ce n’est pas la description d’un glissement religieux mais bien la nature même de l’ouvrage qui le relate. En effet, plus qu’à un traité d’histoire, ce livre s’apparente au carnet d’un voyage intime à la recherche d’une origine mythique, perdue ou supposée. Le livre est construit pour créditer une conclusion ainsi énoncée : « Ma conviction est qu’une partie de l’identité de la Corse est une mémoire des Bnei Anoussim, une tradition marrane ; une mémoire juive cachée, clandestine et transgénérationnelle qui s’exprime dans la langue  des signes et des gestes, parce qu’elle fut un jour condamnée au silence.  Ce riche patrimoine fait de beaucoup de Corses, du fait de leur parcours familial et de leur patrimoine  psychique, des oreilles attentives au fait spirituelle » (Page 198). Cette dernière phrase m’a d’autant plus amusé qu’elle revoit à un chapelet de cocasses réminiscences. Dans le milieu juif, certains - mais heureusement pas tous ! - pensent encore que si un non-juif s’intéresse au judaïsme c’est qu’il est soit antisémite soit d’origine juive. À la découverte de mon gout pour l’étude de la Thora, comme à l’évidence je ne suis pas antisémite, d’aucuns m’ont souvent demandé - toujours fort gentiment - si je n’ai pas des ancêtres juifs. C’est peut-être possible, mais ne me concerne aujourd’hui en rien. Ce  qui me passionne, c’est la Bible, la Parole divine, pas une hypothèque généalogie. Par contre, en plongeant dans Mémoires juives de Corse, je ne peux m’empêcher, au regard de ma propre expérience du sujet, de penser que cette quête d’identité adaptée est bien le primum movens de l’auteur. Il appuie sa thèse sur la venue, non indiscutablement documentée mais favorisée par Gênes, de marranes en Corse. Ceci constitue la partie la plus instructive de l’ouvrage, où il est parlé plus abondamment de Gênes, de l’Italie, de l’Espagne et du pourtour de la Méditerranée que de nôtre île. La trace de ces marranes se déduirait à leurs patronymes. Peu importe tous les noms qu’exhibe Didier Long comme susceptibles d’être ceux de ces juifs cachés. Je m’arrête néanmoins sur un exemple cité, page 29, car il me touche de près : « Le toponyme corse Campana, répandue en Italie du Nord, est aussi un nom de la communauté juive de Sicile en 1492 - on découvrit à Messine un Aron Campagna et un Muxa Campagtna et un néofito (nouveau chrétien) nommé Giovanni Campana le 8 décembre 1544 à Rimini Imeres ».

Campana est le nom de la mère de ma mère. Ce pourrait donc être un nom marrane ? Et d’ailleurs, ce doit vraiment l’être !... Puisque m’intéressant depuis des lustres à l’hébreu biblique, je manifeste moi aussi une mémoire enfouie ne demandant qu’à refleurir ; c’est ça ?

De même, Christophe Colomb ne pouvait être que marrane, porteur d’une utopie marrane ; alors que d’autres voient en lui un calvais[2]…

Le raisonnement de Didier Long, me semble-t-il, s’apparente plus à une sorte de syllogisme qu’a une réhabilitation historique structurée. Comparaison ne vaut pas démonstration. L’énumération d’une succession de possibilités ne constitue pas une preuve. Au service de la conviction de l’auteur, Mémoires juives de Corse, est un plaidoyer ne pouvant convaincre que les convaincus.

Je revins sur les noms. Il est étrange que Didier Long n’ait pas mentionné Cristiani, très répandu chez nous, notamment à Corté d’où je suis. Or, au regard de la thèse défendu, il eût été judicieux de ne point l’oublier car il existe un Paul Cristiani célèbre. Il s’agit d’un juif converti que s’apposa en Juillet 1264 à Moise Ben Nahmane (cité page 130) dans une controverse restée fameuse : la dispute de Barcelone.[3] Alors tous d’anciens juifs, les Cristiani de Corté !?

Deux noms en outre apparaissent dans ce livre de façon très dommageable : ceux de « Rockefeller (des juifs encore) » (sic, page 47) et « Proust (qui était juif comme chacun sait !) » (sic, page 163). Concernant l’écrivain français, enfant il fut baptisé à l’église Saint-Louis-d’Antin à Paris[4]. Ainsi, pour Didier Long, être juif relèverait-il d’autre chose qu’une religion ? Répondre par l’affirmative reviendrait à ethniciser cette dernière, et chacun sait où cela mène ! Quant aux milliardaires américains, une légende veut que leur dynastie descende de huguenots émigrés aux Etats Unis. En fait, ils sont d’origine allemande et luthérienne ; ce qu’un site consacré aux juifs qui n’en sont pas, explique très bien[5].

Didier Long - et là réside toute la pertinence de son livre ! - trace un parallèle entre la souffrance des marranes et celle du peuple corse. Il a raison mais pas, selon moi, pour les raisons qu’il avance. Ce ne sont pas nos réelles ou fantasmées accointances judaïques qui sont en cause mais la similitude d’un vécu : les marranes furent obligés d’afficher une identité qui n’était pas la leur comme nous, Corses, sommes sommés de décliner à tout propos une appartenance qui n’est pas complétement la nôtre. J’y reviendrai !

 

[1] Ange Mathieu Mezzadri. Le Joker juif ou du « fait hébreu » comme argument polémique. Editions Autres Temps, Marseille, 2002

[2] Jean-Jacques Bossa. Christophe Colomb, Marin corse, grand initié. Editions Buchet-Chastel, Paris, 1992

[3] Nhamanide. La Dispute de Barcelone. Editions Verdier, Lagrasse, 1984

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Marcel_Proust

[5] http://pasjuifs.blogspot.fr/2013/01/les-rockefeller-juifs-ou-wasp.html

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