L’immuable débat sur le voile

Par Clyde Marlo-Plumauzille , historienne, chargée de recherches au CNRS — 7 octobre 2020

Soixante ans après les cérémonies de dévoilement sur le forum d’Alger organisées par les autorités coloniales, trente-et-un ans après la première affaire du «foulard islamique», le voile revient dans le débat public, où l’on renonce à la tolérance démocratique sous prétexte de cohésion républicaine.

 

 L’immuable débat sur le voile

Le fond de l’air est polémique et l’histoire, inlassablement, se répète. Alors que la reprise de l’épidémie de Covid fait à nouveau vaciller dangereusement les hôpitaux et dévoile un peu plus la lente mise à mort des services publics opérée par des décennies de néolibéralisme, l’espace médiatico-politique a été saturé par une tout autre obsession. Dans le sillage du projet de loi contre les séparatismes annoncé par le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, et la ministre déléguée à la Citoyenneté, Marlène Schiappa, début septembre, l’islam et avec lui «la question du voile» sont revenus au cœur d’un débat largement instrumentalisé.

Deux jeunes étudiantes, parce qu’elles étaient voilées, en ont ainsi récemment fait les frais : la blogueuse culinaire Imane Boun, qui propose des recettes à petit budget pour les étudiants, et la syndicaliste et vice-présidente de l’Unef Maryam Pougetoux, venue s’exprimer à l’Assemblée à l’occasion d’une réunion de la commission d’enquête sur la crise sanitaire et la jeunesse. La première, pour avoir fait une vidéo à l’occasion de la rentrée universitaire pour BFM TV où elle apparaît voilée, s’est vue attribuée sur Twitter un lien idéologique avec les attentats du 11 septembre 2001 et le terrorisme islamisme par la journaliste du Figaro Judith Waintraub. La seconde, pour avoir pénétré en toute légalité avec son voile dans l’enceinte de l’Assemblée, se voit reprocher de porter atteinte aux valeurs républicaines, aux droits des femmes et à la laïcité par la députée La République en marche Anne-Christine Lang qui quitte alors la commission avec plusieurs autres parlementaires. A leur suite, des éditorialistes et des personnalités politiques défendent la violence symbolique de ces attaques et pointent du doigt le voile de ces étudiantes comme une expression intolérable de la soumission des femmes et un instrument idéologique au service d’un prosélytisme islamiste.

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Marronnier des médias grand public, cette focalisation sur le voile et sa supposée incompatibilité républicaine s’inscrit dans une temporalité bien plus large et résonne fortement avec l’histoire coloniale de la France en Algérie. Dans un article publié en mai 1957 dans Résistance algérienne, Frantz Fanon expliquait ainsi comment la situation des Algériennes voilées avait longtemps constitué un thème d’action privilégié par la doctrine politique de l’administration coloniale (1). Le haïk, voile blanc qui cache le visage des femmes, devient la synecdoque d’un système patriarcal arriéré et superstitieux dont il faut émanciper les Algériennes au nom de la «mission civilisatrice» de la France. Des cérémonies de dévoilement sont même organisées sur le forum d’Alger par les épouses des généraux de l’état-major en 1958 pour réaffirmer cette tutelle de plus en plus contestée (2). Mais face à cette opération de communication du pouvoir colonial, Franz Fanon explique que «spontanément et sans mot d’ordre, les femmes algériennes dévoilées depuis longtemps reprennent le haïk, affirmant ainsi qu’il n’est pas vrai que la femme se libère sur l’invitation de la France et du général de Gaulle».

Dans un temps plus rapproché, ce qui se joue en cette rentrée 2020 est aussi la continuation et la réactualisation d’une séquence historique ouverte en 1989, après l’exclusion des cours de trois élèves musulmanes voilées dans un collège de l’Oise. Première «affaire du foulard islamique», cet événement devient le point de cristallisation d’une «laïcité intransigeante» (3) qui ne défend plus tant, à l’instar de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905, la neutralité de l’espace public, mais combat dorénavant pour imposer la neutralité dans l’espace public comme l’ont étudié les historiens Jean Baubérot et Florence Rochefort (4). Une neutralité qui se concentre tout particulièrement sur les signes à caractère religieux islamique, tant l’islam devient alors l’éternel suspect permettant d’occulter la question plus sensible de la diversité et du pluralisme culturel dans la société française. Soixante ans après les cérémonies de dévoilement sur le forum d’Alger, trente et un ans après la première affaire du foulard islamique, les femmes et leur voile continuent de servir d’épouvantails dans le débat public, où, au motif de la cohésion républicaine, on renonce à la tolérance démocratique.

(1) Franz Fanon, «L’Algérie se dévoile», Résistance Algérienne, 16 mai 1957.

(2) Neil MacMaster, Burning the Veil. The Algerian War and the «Emancipation» of Muslim Women, 1954-1962, Manchester University Press, 2009.

(3) Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Elisabeth de Fontenay, Catherine Kintzler, «Foulard islamique : "profs, ne capitulons pas !"», le Nouvel Observateur, 2 novembre 1989.

(4) Jean Baubérot, la Laïcité falsifiée, la Découverte, 2012 ; Florence Rochefort (dir.), le Pouvoir du genre : laïcités et religions 1905-2005, Presses universitaires du Mirail, 2007.

Cette chronique est assurée en alternance par Nadia Vargaftig, Guillaume Lachenal, Clyde Marlo Plumauzille et Johann Chapoutot.

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