Jean-Pierre Rumen

Vit à Bastelicaccia

 

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         Dommage que ça n’ait pas été dit plus fort : le film de Catherine Bernstein, "Asylum" est bien une oeuvre d’art. Le montage, la ponctuation sonore des films super huit de Georges Daumézon leur donne un supplément d’âme  d’une grande vigueur. C’était le programme de notre « Mâtinale » du samedi 5 novembre, et celle-ci a bien failli devenir une vespérale : pour un peu on laissait  passer l’heure, nous n’aurions plus arrêté. 

La découverte de ce qu’étaient les asiles d’aliénés a toujours un effet choc. On se réjouirait de leur fermeture si on avait tenu compte de l‘avertissement de Louis Le Guillant et ses craintes (justifiés) de « l’externement arbitraire ». C’est le métro de Paris (par exemple) qui constitue de nos jours un asile, et il en est d’autres aussi imprévus…

Les professionnels avaient bien préconisé la fameuse « politique de secteur » qui devait mettre au plus près les solutions pour chacun. En fait de continuité des soins, c’est à dire continuité de la relation, on a eu la continuité d’un guichet. La pharmacie tient lieu de présence humaine, et on a pas voulu tenir compte de l’importance de la rencontre, on a préféré la technicité.Il est vrai qu’il aurait fallu du monde et du monde de qualité…

 L’Organisation et ses corollaires statistiques et comptables ont prévalu sur l’inventivité, la passion humaines L’exemple des appartements thérapeutiques est éclairant. Mon ami Pierre Tuffet avait lui aussi prévenu : »si les appartements étaient thérapeutiques, les promoteurs en auraient fait un argument de vente » disait-il. De fait, l’accompagnement est réduit au minimum du personnel disponible, s’il y avait quelque chose de  thérapeutique c’était le soignant engagé. 

Tant pis. 

On a préféré des « Plans de santé Mentale » . Plans sur la comète sans aucun doute qui permettent de croire qu’on « s’en occupe". En fait  l’horreur de la promiscuité asilaire a cédé la place à l’horreur de l’absolue solitude.

 

Pour illustrer les conséquences de ce sabotage je vous propose un texte d’un des usagers de ces appartements.

Il a été précédemment publié dans La Lettre de Psychiatrie Française N° 118 Oct 2002. On en appréciera l’humour !

 

   Le Co-loco 

 

Je partage un appartement avec un Monsieur qui s'appelle Francis. Il a 62 ans. Il a un physique qui me débecte un peu. Pourtant, je sens que c'est un Monsieur de coeur. Il me regarde avec des yeux de cocker. 

Quand on se croise, il me dit : « Salut l'ami ! » Je lui réponds :

- « Bonjour, tu vas bien ?...» J'attends... Rien d'autre ne se passe. 

 

On a chacun sa chambre, sa douche, son cabinet de toilette. On partage la cuisine. Je fais la popote. Il fait la vaisselle. 

Il a besoin d'être « drivé ». Moi aussi. C'est le calme plat. On se croise. On vit dans le silence. 

« Moi, je ne suis pas très bavard ». 

 

On fait les courses à deux. Quand on va faire les courses, il pousse le chariot. C'est un robot, avec son regard de cocker. 

- « Qu'est-ce qu'on prend ? » 

- «Ce que tu veux ! » 

Finalement, on prend toujours les mêmes choses. Quand on arrive à la caisse, tu crois qu'il m'aiderait ! Il me regarde remplir les sachets. J'ai envie de lui dire :

- « Aide-moi ». 

 

Après les courses, on se regarde, on avance. Je me pose la question : « On va boire un coup ou on va pas boire un coup ? » 

Je tire le caddy en direction du bar pour lui faire comprendre qu'on va boire un coup. Je ne lui dis pas. 

On commande à boire, le serveur nous sert. On trinque :

- « Alors, l'ami, comment ça va l'ami ? ». 

 

On rentre à la maison. On range dans le frigo. Tout ça sans paroles. Puis il se dirige dans sa chambre, s'enferme. 

 

Un jour je lui ai demandé :

- « Qu'est-ce que tu fais dans ta chambre, tu bouquines ? »

- « Oui, un peu ». 

 

J'ai pénétré dans sa chambre, un jour à son insu. Il n'y a pas de livres, juste un vieux journal. C'est un Monsieur cultivé, il m'aime bien, je le sais, mais il a un blocage. 

 

Après manger, on regarde la télé, chacun de son côté, "Lui" dans le salon, "Moi" dans ma chambre. 

 

Quand il fait la vaisselle, je suis assis, je le regarde. Son pantalon lui tombe. 

Mon Dieu, il ne se rend pas compte, il va être à poil devant moi. J'ai envie de lui dire :

- « tu as un problème avec ton jogging ? » 

 

Je n'essuie pas la vaisselle, je la laisse sur l'égouttoir, ça sert à ça un égouttoir. J'aime bien parler... 

 

Valentin 

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