Das Ding donc...
Séminaire VII, L'éthique de la psychanalyse.

 

Une première traversée du séminaire VII m'a laissé un goût d'énigme. Une énigme, c'est à dire une énonciation, une énonciation en tant qu'elle se propose, qu'elle s'offre au sens que l'on voudra lui donner. Oedipe, par exemple, a répondu à l'énigme du Sphinx, il a donné un certain sens, ce qui a eu certaines conséquences. A la même énigme, il aurait pu donner d'autres sens et cela aurait eu d'autres conséquences. Les cartelisants ont peut être du goût, je ne dirai pas pour l'énigme, mais pour l'exégèse. L'exégèse aime la multiplicité des sens possibles sans qu'on ne puisse jamais en venir tout à fait à bout, à percer l'intention dernière de l'auteur. L'exégèse d'un texte peut ainsi nous offrir une jouissance sans fin, il y en aura toujours une aussi astucieuse ou plus astucieuse que les précédentes, à laquelle notre amour du sens peut de temps en temps faire limite. 

 

La question de savoir si l'interprétation du séminaire de Jacques Lacan a une fin, comme l'analyse une finalité, est un peu ambitieuse pour mon propos.  A chacun d'y répondre s'il le souhaite. La relation à cette poésie pensante étant pour chacun particulière. Pour ma part en effet, l'une ne va pas sans l'autre. Une pensée sans poésie m'assomme, tandis qu'une poésie sans pensée m'ennuie. Ce que je suppose en tout cas, c'est que dans l'enseignement de Lacan, l'énigmatique n'est pas inintentionnel mais plutôt parent du "hasard objectif" d' André Breton. Le titre du chapitre sur lequel j'ai choisi de m'attarder mériterait à lui seul un séminaire,Introduction de la Chose. Plus précisément un mot m'a fait penser au coup de pied par lequel le maître bouddhiste procède dans la recherche du sens selon la technique zen. Dans la pensée indienne, ce mot pourrait être celui du bodhi, du réveil ou encore le nom de "l'universel coup de pied au cul qui fait le tour des hommes" qui suit la pertinente question de Herman Melville, "qui, dites-moi, n'est esclave ?". Ce mot, neutre dans la langue allemande, c'est Das Ding. Le son rendu par La Chose en allemand, quoique un peu urticant si l'on s'attache aux occurrences, va raisonner dans tout ce chapitre. Danièle Lévy nous dit dans la revue Che Vuoi ? que "La Chose, das Ding, va révolutionner la psychanalyse" et Lacan dans le séminaire VII que "ce qu'il y a dans das Ding, c'est le secret véritable". Ma visée est tout simplement de vous proposer des réflexions autour de das Ding notamment en lien avec la notion de jouissance qui sera thématisée dans le séminaire VII pour la première fois.

 

La Chose est introduite par Lacan à partir de deux textes de Freud;  l'Entwurf  que l'on peut trouver à la fin du volume de correspondances entre Freud et Fliess sous le titre Esquisse d'une psychologie scientifique écrit durant l'automne 1895. Le second texte Die verneinung date de 1925. Jean Hyppolite nous dira qu'il a "une structure extraordinairement énigmatique". Ce texte dont la traduction française est parue dans la revue de la Société psychanalytique de Paris en 1934 sous le titre La négation sera traduit plus tard par La dénégation. On le trouve dans le tome II , Résultats, idées, problèmes.

L'Entwurf est un texte très difficile, ponctué de quelques petits schémas très éloignés de l'imagerie cérébrale. Je pourrais commencer par souligner que l' acharnement de Freud vers la vérité se révèle, si l'on songe que la première et la deuxième partie de ce travail furent commencées dans le train, au retour d'une rencontre avec Fliess, ou que cet acharnement a peut être été stimulé ce jour-là par son aversion pour les chemins de fer, mais je crois que ses remarques sont déplacées. Les écrits de Freud ne sont pas l'histoire de l'événement. Ses écrits sont l'événement. Quoiqu'il en soit, dans l'Entwurf, le souci clinique de Freud est évident dès la première notion fondamentale abordée, le concept de quantité. Il découle nous dit Freud "directement des observations cliniques de pathologie, surtout dans les cas de représentations hyperintenses (comme dans l'hystérie et la névrose obsessionnelle où le caractère quantitatif est plus marqué que chez les normaux)". Les phénomènes mnésiques semblent également au cœur de ses préoccupations. "Toute théorie psychologique digne d'intérêt se doit de fournir une explication de la mémoire" nous dit-il. "La mémoire dépend d'un facteur qui est l'intensité de l'impression reçue et aussi de la répétition plus ou moins fréquente de cette dernière". La notion de frayage qui s'y rattache est rigoureusement développée notamment en relation avec la douleur, "le plus impérieux de tous les processus". A travers cette notion, il est possible d'entrevoir, a posteriori, les prémisses d'une théorie du traumatisme. D'ailleurs, ce qui m'a le plus surpris en lisant ce texte, c'est que de nombreux termes qui connaîtront ultérieurement des élaborations détaillées y sont déjà présents. Ainsi en est-il du refoulement, "le fond même de l'énigme" selon Freud, du principe de plaisir et de déplaisir, des premières notions du Moi, de l'inhibition, ou encore de l'analyse des rêves en tant que réalisations de désir. Schématiquement, l'appareil neuronique décrit par Freud est constitué de trois systèmes, le système primaire φ (phi), le système secondaire Ψ (psi) et un système ω (oméga), intercalé entre les deux précédents encore que la topologie de cet appareil soit imprécise. Le premier comporte des neurones sensibles aux stimulations exogènes et joue le rôle d'un tamis. Le second reçoit des quantités des neurones φ (phi), et des éléments cellulaires de l'intérieur du corps. Le système ω (oméga) est formé par les neurones perceptifs sensibles aux qualités, à l'origine des sensations conscientes. Freud nous précise que "du point de vue histologigue, cette distinction entre les neurones ne repose sur rien". Ces systèmes entretiennent des relations complexes, les expressions "tuyaux communicants" et "canaux communicants" s'invitent sous la plume de Freud. Je serais tenté de qualifier ces relations de dialectiques encore que ce mot ne soit peut être ici abusif. L'aspect temporel des processus est également prise en compte grâce au terme de "période". Les hypothèses de Freud sont audacieuses et il nous prévient, "à première vue, il nous semble impossible d'imaginer un appareil à fonctionnement aussi compliqué".

Je dois confier à présent mon embarras pour vous parler de cette psychologie à l'usage des neurologues. Le risque de se perdre dans les détails est grand. Certes Freud est rationnel, et nous entendons bien que sa conception de l'appareil psychique est cohérente avec la réalité à laquelle il a à faire chez ses patients, mais il faut bien reconnaître qu'à le suivre l'énigmatique vire parfois au casse-tête. Ses propositions aussi fantaisistes soient-elles me paraissent pourtant moins farfelues que certaines fables plus récentes (voir par exemple A.Damasio, La biologie des sentiments. l'Express, juin 2004). Aussi serais-je tenté en matière d'explication physiologique des phénomènes psychiques de me réfugier derrière le fulgurant Tristan Tzara lorsqu'il écrit quelque part que "les cellules cérébrales elles-mêmes sont bourgeoises". Enfin je m'égare...

Je me suis tout de même permis d'isoler de ce texte des pièces détachées que je crois être en rapport avec le thème qui m'occupe. Dans le paragraphe L'épreuve de satisfaction, Freud nous propose de considérer que l'excitation endogène du nourrisson exige une intervention extérieure pour faire baisser la tension. Il écrit : "l'impuissance originelle de l'être humain devient ainsi la source première de tous les motifs moraux". Cette phrase laisse entendre, il me semble, la puissance de la pensée de Freud, et nous y trouvons cette richesse de significations peut être jamais épuisée qui caractérise ses écrits. Le second point qui nous rapproche de notre thème concerne l'analyse du complexe perceptif, qualifiée de reconnaissance. Freud écrit que : "l'éveil de la connaissance est dû à la perception d'autrui", et plus loin, que "le complexe d'autrui se divise en deux parties, l'une donnant une impression de structure permanente et restant un tout cohérent, tandis que l'autre peut être comprise grâce à une activité mnémonique, c'est à dire attribuée à une annonce que le corps propre du sujet lui fait parvenir". Ce que je comprends de cette phrase, c'est que perception et mémoire sont des processus indissociables, mais je reviendrais plus loin dans les pas de Lacan sur cette idée de complexe d'autrui, fondamentale pour s'approcher de das Ding.

Le second texte, Die Verneinung est un texte court, cinq pages. Partant de faits de langage apparemment simples, Freud déroule sa pensée pour nous parler tout simplement de la naissance de l'intelligence, qui s'éveille, nous dit-il, avec le jugement. " La tâche de la fonction intellectuelle de jugement étant d'affirmer ou de nier des contenus de pensée, les remarques précédentes nous ont conduits à l'origine psychologique de cette fonction". Pour nier il faut un symbole et donc , "au moyen du symbole de la négation la pensée se libère des limitations du refoulement et s'enrichit de contenus dont elle ne peut se passer pour son fonctionnement". C'est là encore à partir d'observations cliniques "très importantes et assez déconcertantes" que Freud élabore ses conceptions. Il écrit : "au cours du travail analytique, nous réussissons à vaincre même la négation et à instaurer la pleine acceptation intellectuelle du refoulé", il prend soin de préciser "que le processus de refoulement n'est pas supprimé pour autant" . Autant, il m'est difficile de recommander avec enthousiasme la lecture de l'Entwurf, autant la dénégation est un texte stupéfiant. Jean Hyppolite, convié par Lacan lors de son séminaire a commenté ce travail, considère qu'il a "une portée philosophique prodigieuse". Rigoureusement mais non sans poésie, Freud avance par exemple que "l'opposition entre subjectif objectif n'existe pas dès le début". Si le commentaire de Lacan de l' Entwurf m'a fait l'effet de nécessiter une torsion du texte de Freud, au moins sa version française, la dénégation nous convie à rencontrer das Ding très directement dans son étrangeté. Voilà ce que dit Freud, "la fonction de jugement doit pour l'essentiel aboutir à deux décisions. Elle doit prononcer qu'une propriété est ou n'est pas à une chose, et elle doit concéder ou contester à une représentation l'existence dans la réalité". Les idées exposées par Freud dont le relief peut paraître un peu atténué par le sable déversé des interprétations successives, auquel ce travail ajoute d'ailleurs un grain, restent tout de même éblouissantes. Ainsi, "il ne s'agit plus de savoir si quelque chose de perçu (une chose) doit être ou non dans le moi, mais si quelque chose de présent dans le moi comme représentation peut être aussi retrouvé dans la perception (réalité)".

C'est donc à partir de ces deux textes que Lacan va repérer le même mot allemand et nous conduire vers das Ding. Le cheminement pour s'en approcher est aussi important que les formules auxquelles Lacan va aboutir et c'est bien la limite de ce genre de résumé auquel je me livre. La Chose est introduite par le Nebenmensch (qui remplace le complexe d'autrui de la traduction française de Anne Berman). Ce terme allemand, Nebenmensch, permet effectivement de contracter dans un même mot l'à-côté et la similitude, la séparation et l'identité, car c'est bien de cela dont il s'agit avec la Chose, de ce qu'il y a de plus intime pour un sujet, quoique étranger à lui, exclu à l'intérieur, "présent dans le moi et retrouvé dans la perception", nous a dit Freud. L'Autre absolu, inoubliable et que pourtant personne, plus tard, n'atteindra jamais plus. "On le retrouve", dit Lacan, "tout au plus comme regret", "ce n'est pas lui que l'on retrouve mais ses coordonnées de plaisir". Das Ding, c'est donc l'autre qui donne les soins, cet Autre primordial, "préhistorique","au coeur de l'économie libidinale", dit encore Lacan, qui parle, dont on peut attendre le pire et le meilleur, origine du bien et du mal et qui apporte aussi l'origine de la réalité. Danièle Lévy dont j'ai parlé plus haut écrit de la Chose, qu'elle "vectorise l'adresse, le désir, la terreur, l'amour, la haine. La jouissance serait de se l'approprier, ou de s'y fondre, mais c'est aussi la terreur. On n'en aura jamais que des copeaux, signifiants premiers sur lesquels porte le refoulement originaire. La Chose ne se laisse pas réduire au principe de plaisir : elle attire et elle repousse. Il n'est pas question de s'y adapter mais de trouver la bonne distance. Elle n'est pas refoulée comme telle, elle est "le reste qui s'impose", ne laissant dans le langage qu'une place évidée". Ainsi approchée, das Ding va permettre de comprendre bien des modes du comportement névrotique. De cette manière Lacan aborde la conduite de l'hystérique et de l'obsessionnel. Pour le sujet hystérique, nous dit-il "le but est de recréer un état centré par l'objet, en tant que cet objet, das Ding, est le support d'une aversion" et  que à l'opposé, "dans la névrose obsessionnelle, l'objet par rapport à quoi s'organise l'expérience de fond, l'expérience de plaisir, est un objet qui, littéralement, apporte trop de plaisir". Lacan écrit également à propos du sujet paranoïaque que "ce premier étranger par rapport à quoi le sujet a à se référer d'abord, le paranoïaque n'y croit pas" .

 

Nous pouvons à ce stade nous demander le pourquoi de cette rencontre avec das Ding dans l'éthique de la psychanalyse. Pour y répondre nous devons rappeler la thèse que Lacan énonce au moment où il déroule le programme de ce séminaire. "Ma thèse" nous dit-il, est que la loi morale, le commandement moral, la présence de l'instance morale, est ce par quoi, dans notre activité en tant que structurée par le symbolique, se présentifie le réel - le réel comme tel, le poids du réel".  Pour aborder la loi morale Lacan nous invite ainsi à déplacer l'accent du symbolique sur le réel et c'est sur ce chemin, il me semble, que se trouve das Ding. "Das Ding est originellement ce que nous appellerons le hors-signifié" dit Lacan. En effet, la Chose est perdue comme telle, puisque pour la retrouver il faudrait en repasser exactement par toutes les conditions contingentes de son apparition. Elle apparaît ainsi comme le réel au-delà de toutes les représentations qu'en a le sujet. Dans l'éthique, Lacan montre comment Newton a bousculé la garantie que les hommes ont placée dans le réel conçu comme le retour éternel des astres à la même place, puis comment Kant tente de refonder la loi morale en dehors de toute référence à un objet et enfin comment Sade va pulvériser cet édifice. "Le pas de Freud", nous dit Lacan, est "de nous montrer qu'il n'y a pas de souverain Bien - que le souverain Bien, qui est das Ding, qui est la mère, l'objet de l'inceste, est un bien interdit et qu'il n'y a pas d'autre bien". Or si l'être humain comme le démontre Lacan au début de ce séminaire, ne peut pas plus se passer de condamnation que de satisfaction, que, de plus, le jouir et le punir semblent venir de la même source, la question de savoir comment servir ces deux maîtres ennemis sans exploser s'avère bien d'ordre éthique, en d'autres termes, comment articuler le singulier et le collectif ? Un autre biais nous est proposé par Lacan pour nous approcher de la "vérité foudre" de das Ding pour le dire avec Michel Foucault. Un hasard objectif... peut être ? Lacan dit ceci : "Portez-vous à cette chose, peut être un peu plus présentifiée pour nous par le progrès du savoir qu'elle ne l'a jamais été dans l'imagination des hommes, laquelle n'a pourtant pas manqué d'en jouer, portez-vous donc à cette confrontation avec le moment ou un homme, un groupe d'hommes, peut faire que la question de l'existence soit suspendue pour la totalité de l'espèce humaine, et vous verrez alors, à l'intérieur de vous même, qu'à ce moment das Ding se trouve du côté du sujet. 

Vous verrez que vous supplierez le sujet du savoir qui aura engendré la chose dont il s'agit - cette autre chose, l'arme absolue - de faire le point, et comme vous souhaiterez que la vraie Chose soit à ce moment là en lui - autrement dit, qu'il ne lâche pas l'autre, comme on dit simplement il faut que ça saute - ou qu'on sache pourquoi". 

Alors à une époque où "le sans-distance règne" pour le dire avec Heidegger et un peu de vanité, das Ding m'apparaît comme un son qui ouvre une voie hors du piège réticulé qui nous soustrait aux paradoxes du bord. D'ailleurs, je crois que les théories en vogue dites de l'attachement, dans le champ de la psychologie du développement, tournent toutes autour, en conservant néanmoins leur distance. 

Bibliographie​

- Melville, H. Moby Dick (1851). Folio Classique

- Lévy, D. Che Vuoi ? N°29, L'erre de la jouissance. L'Harmattan. 2008

- Freud, S. Esquisse d'une psychologie scientifique in La naissance de la psychanalyse. Paris :  Puf, 2001

- Hyppolite, J. Commentaire parlé sur la verneinung de Freud  in Ecrits 1, Points Poche, 1999

- Freud, S. Die Verneinung in Résultats, idées, problèmes (1921-1938). Paris :  Puf, 2001

- Lacan, J. Séminaire VII, L'éthique de la psychanalyse (1959-1960). Paris : Seuil, 1986

- Foucault, M. Le pouvoir psychiatrique. Cours au Collège de France 1973/74. Paris : Gallimard/Seuil, 2003 (p237)

- Melman, C. La Névrose Obsessionnelle. Paris : AFI, 1999

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