« LES PRISONNIERS POLITIQUES CORSES FONT PARTIE DU PROBLEME, ILS FERONT PARTIE DE LA SOLUTION » 

 

Gilles Simeoni
Président du Conseil exécutif de Corse
Bastia, le 9 octobre 2016

 

 

La Cour d’assises spécialement composée de Paris vient de condamner avec une sévérité extrême trois très jeunes gens, membres du syndicat étudiant Ghjuventù Indipendentista (jusquà 8 ans de réclusion) pour une tentative d’attaque à la voiture bélier contre la sous-préfecture de Corti, en avril 2012.

Ce verdict suscite en Corse une émotion et une inquiétude considérables, et pour plusieurs raisons.

D’abord parce que les peines prononcées apparaissent disproportionnées par rapport aux faits comme à l’âge et à la personnalité des condamnés. Même si chaque dossier pénal a sa vérité, comment ne pas comparer la sentence de Paris avec les réquisitions prises par le Procureur de la République de Brest, contre des salariés et agriculteurs en colère qui avaient détruit avec un engin-bélier le portail de la sous-préfecture de Morlaix : un mois avec sursis et 600 € d’amende ? 

De telles disparités donnent à penser qu’il existe deux poids et deux mesures, et alimentent les sentiments d’iniquité et d’injustice. Particulièrement au sein de la jeunesse, qui ne comprend pas qu’on inflige à des garçons de vingt ans des peines aussi sévères. Là où la société corse tout entière, et notamment la majorité territoriale nationaliste, travaille à enraciner de façon irréversible la paix, ces lourdes condamnations sèment les graines de la colère et de la révolte. Nous appelons au calme et nous engageons en ce sens. Mais la situation se tend, et les risques de dérapage sont réels. Ce d’autant mieux, et c’est le deuxième motif d’inquiétude, que la question des prisonniers politiques corses, qui a une importance humanitaire et politique considérables. tarde à connaître des avancées significatives. Nous ne demandons à cet égard ni passe-droits, ni arrangements en coulisses. Simplement le traitement politique d’une question éminemment politique. A cet égard, le Gouvernement actuel a hérité d’une situation qu’aucun de ses prédécesseurs n’a rencontrée depuis des décennies : celle d’une paix publique totale. Cette situation n’est pas la conséquence d’une victoire judiciaire ou policière de l’Etat sur les organisations clandestines. Elle n’est pas non plus la traduction d’un accord, public ou secret, avec celles-ci.

Elle est le fruit d’une volonté politique : celle de la société corse, qui aspire profondément à la paix et s’est donnée les moyens de la construire... Ce débat est désormais tranché, en faveur de l’action exclusivement publique et démocratique. Les organisations clandestines ont elles aussi validé ce choix. Le FLNC-UC principal organisation clandestine, a annoncé sa sortie irréversible de la clandestinité. Et le FLNC du 22 octobre a arrêté ses actions. Cette nouvelle donne a contribué à modifier radicalement le champ politique insulaire : espace public apaisé, dialogue permanent entre toutes les forces politiques corses, y compris les plus opposées, recherche de larges plateformes d’action au service de l’intérêt général, victoire des nationalistes aux élections territoriales en décembre dernier, dynamique nouvelle dans toute la société.. une ère nouvelle s’ouvre pour la Corse.

La demande d’amnistie est le corollaire de cet état d’esprit. Elle rassemble fort logiquement bien au delà des nationalistes : vote quasi-unanime de l’Assemblée de corse, délibérations votées par plus de deux cent communes, manifestation massive à Aiacciu. Si l’on peut comprendre que le débat doive encore mûrir au sein de la classe politique française, l’évidence finira par s’imposer : nombre de conflits politiques, y compris les plus sanglants et les plus douloureux, se sont soldés, dans le monde comme en France, par une loi d’amnistie.

Reste la question, brûlante, du rapprochement des prisonniers politiques. C’est sur ce terrain que le Gouvernement peut donner rapidement et facilement des signes politiques forts de sa volonté de conforter la logique d’apaisement.

D’abord en faisant évoluer sa doctrine sur le concept de prisonniers politiques : dès lors que ceux-ci sont définis comme  des personnes poursuivies, recherchées, ou condamnées pour « des infractions commises à l’occasion événements en relation avec une entreprise tendant à modifier le statut de la Corse » , qui peut sérieusement contester leur existence ?

Ce serait aller non seulement contre les évidences, mais également contre le texte de la loi d’amnistie de 1990, appliquée aux personnes ainsi désignées. Ensuite en rapprochant sans délai tous les prisonniers ou assignés relevant de cette catégorie. Promis solennellement par divers Ministres d’Etat de gauche et de droite depuis dix ans, conforme aux exigences du droit européen, le rapprochement n’a jamais été mis loyalement en oeuvre : attribution abusive de l’étiquette de DPS, politique du compte-gouttes, remplissage artificiel, cet été encore, du centre pénitentiaire de Borgu afin de pouvoir arguer du manque de places disponibles. L’Etat doit tenir les promesses faites, et il doit le faire sans exclure quiconque du bénéfice de cette mesure.

Rien ne justifie le blocage actuel sur cette question : ni des arguments juridiques, ni des considérations de sécurité, ni des justifications politiques : c’est faire injure à l’opinion publique française que de laisser croire qu’elle pourrait être hostile à ce que des hommes ayant déjà purgé pour certains d’entre eux treize à dix-sept années de réclusion achèvent leur peine de privation de liberté dans un établissement pénitentiaire sis à Borgu plutôt qu’à Clairvaux ou à Arles.

Le Premier Ministre du gouvernement français a salué l’attribution au Prix Nobel de la Paix à Juan Manuel Santos par ces mots :

                                                                                         « les chemins de la paix se gravissent avec obstination ».

La Corse n’est pas en guerre mais elle mérite que l’on gravisse pour elle avec obstination, les chemins de l’apaisement et de l’émancipation.

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