John Huston

 

Pour moi, pour beaucoup sans doute, John Huston était un auteur de films d’action ou policiers : « Le faucon maltais », «  Key largo » « Moby Dick » etc…

J’ai comme ça un souvenir merveilleux d’« African Queen ». C’est sans doute justifié car le film est inscrit maintenant au National Film Registry pour être conservé à la Bibliothèque du Congrès des États-Unis « pour tous les temps en raison de son importance culturelle, historique ou esthétique »

Mais j’aime ce film aussi parce que c’est mon oncle, retour d’Afrique qui m’a emmené le voir, j’avais dix ans.

Bon, raconte pas ta vie aurait dit Prévert…

                                        

Difficile de croire que Huston fit cet autre chef d’œuvre combien différent d’African Queen : « Freud, Passions secrètes ». Quoique, à la réflexion ?…

Curieux destin que celui de ce film dont on dit aussi bien qu’il fit un triomphe à sa sortie qu’un bide d’anthologie.

 

Les opinions des historiens sont donc partagées, comme celles des critiques ou des cinéphiles l… Mieux vaut se faire son opinion soi-même n’est-ce pas ?

 

C‘est ce que nous avons voulu faire dans le cadre de nos « Matinales » de psychanalyse ce samedi 10 mars. Car, tenez-vous bien, nous avons réussi après mille contretemps à redémarrer (non sans le gag de rigueur à la projection !)

Nous avons réussi, il faut le dire, grâce à l’amabilité extrême de l’ADMR de Corse du Sud qui nous offre l’hospitalité, l’usage de ses équipements et que nous remercions bien vivement.

Quel plaisir que ce film : très belle photo  noir et blanc à l’esthétique des grands classiques américains sur un scénario composé avec une rare maîtrise.

On ne peut pas ne pas penser, aux « Mystères d’une âme » de Pabst ou à « Spellbound » d’Hitchcock, (singulièrement quant aux scènes oniriques dues à Salvador Dali pour Spellbound ! Dali le freudien !)

Alors Freud aurait-il eu tort de récuser la possibilité pour le cinéma de rendre compte de la psychanalyse ? Après tout, ces deux arts n’ont peut-être pas seulement en commun d’être contemporains ?

 

Revenons à Huston qui construit son héroïne, Cecily, avec des éléments empruntés tantôt à Anna O. tantôt à Dora telles qu’elles sont dans les écrits de Freud ce qui produit une étrange impression d’incertitude de la mémoire, qui devient alors plutôt réminiscence comme ces réminiscences qui affectent l’hystérique, selon Freud.

Ce parcours avec Cecily permet à Huston, loin de toute lourdeur didactique, de faire saisir les étapes du parcours de Freud depuis sa théorie traumatique des névroses jusqu’à la découverte de la sexualité infantile et au rôle organisateur du complexe d’Œdipe.

Mais pas plus que Freud on ne peut se faire d’illusion sur la possibilité de convaincre et Huston montre avec délectation la permanence de la sottise et de l’obtusion de ses adversaires.

A ce sujet, Lacan disait à François Giroud, que la psychanalyse pouvait parfois quelque chose contre l’ignorance mais qu’elle était sans effet sur la connerie.

On peut même se demander si elle ne l’aviverait pas.… Et Lacan mettait en garde contre l’usage de la  psychanalyse pour les débiles dont, selon lui, en fait lors des canailles.

Il avait une opinion analogue du marxisme qui, selon lui, n’a réussi qu’à faire se perfectionner le capitalisme…

Quant au savoir qui bénéficierait de l’analyse contre l’ignorance, ce n’est évidemment pas du gloubi-boulga diplômant qu’il s’agit mais du savoir insu qui habite le sujet, l’agit, et que l’analyse révèle.

Le Gay savoir peut-être?

 

Ce film est admirable aussi par ses acteurs : Montgomery Clift dont la légende veut qu’il se soit retenu d’uriner sans cesse pour avoir l’air plus crispé… mais aussi Fernand Ledoux dans le rôle du grand Charcot. Son Charcot  est bien éloigné de l’ogre à hystérique qu’on a voulu dépeindre, Il est bien plus proche de celui qui mêlait son opiniâtreté scientifique à ce caractère somme toute débonnaire qui permit à Jane Avril, pensionnaire de son service, d’y développer son talent de danseuse.

C’était une époque extraordinaire de créativité, tant à Vienne qu’à Paris qui voyait par exemple Mme Charcot conseiller à Freud le spectacle d’Yvette Guilbert, autre vedette de la scène. A dix-huit mois près Freud aurait pu rencontrer Jane Avril chez Charcot !

Ce n’était que partie remise, si je puis dire, puisque c’est sur le plateau du tournage de « Moulin Rouge » que Huston rencontra Sartre !

Hasard objectif auraient dit les surréalistes !

Moulin Rouge film consacré à Toulouse-Lautrec portraitiste de Jane Avril d’Yvette Guilbert et de tant d’autres. Cette Jane qu’Alphonse Allais si souvent cité par Lacan, courtisa en vain.

La psychanalyse ne pouvait pas manquer le rendez-vous que lui fixait un tel moment historique !

Le fil rouge de ces historiettes n’est pas sans analogie avec celui que déroule la psychanalyse en acte.

On ne sait finalement pas qui est responsable du scénario tant la collaboration de Sartre et de Huston fut conflictuelle. Avec Montgomery Clift non plus ce ne fut pas facile, quant à Marylin Monroe pressentie pour le rôle de Cecily ce fut son « psychanalyste » qui l’en dissuada sur le conseil de Anna Freud…

Sartre et Huston décidèrent de travailler tranquillement à Galway en Irlande où Huston s’occupait de chevaux. Difficile rencontre : Huston reprochait à Sartre de parler sans cesse et Sartre à Huston de ne rien écouter. Toujours est-il qu’après que Huston eut demandé à Sartre de raccourcir son manuscrit qui faisait trois cents pages celui-ci revint avec une nouvelle mouture de cinq cents pages cette fois-ci. A la fin ce fut Huston qui rédigea (ou fit rédiger, on ne sait) et Sartre refusa de signer.

Ambiance …

Et pourtant ils se considéraient  tous deux comme anti freudiens ce qui aurait dû les réunir, Sartre parce qu’il ne supportait pas la dissymétrie de la relation transférentielle trop inégalitaire et contrevenant à ses idéaux politiques et Huston qui pensait que la psychanalyse était juste bonne pour les fils à Papa inoccupés et les dames du monde sujettes aux vapeurs !

Le gauchiste et le « réac » pourrait-on raccourcir.

Mais Huston « réac », c’est à voir, parce qu’il avait tout de même découvert Freud à l’occasion de la création de films sur les blessés de guerre (longtemps interdits). Et il avait fondé le « Comité pour le Premier Amendement » pour s’opposer à Mac Carthy ce qui à l’époque n’était pas une mince affaire, ni sans dangers !

En définitive il y eut bel et bien collaboration, car malgré l’hostilité certes, ou peut-être grâce à elle naquit un beau fruit, fruit du désamour pourrait-on dire !

Freud n’aurait pas été surpris de ce jeu de l’amour et de la haine et de son efficacité!

Décidément la psychanalyse n’est pas un long fleuve tranquille ni un diner de gala. L’hostilité qu’elle continue à susciter avait été prévue par Freud qui savait avoir rejoint Copernic et Darwin dans l’exécration. Celui-là pour avoir délogé l’homme du centre de l’univers, celui-ci pour l’avoir contraint à rejoindre le règne animal, Freud pour avoir montré que sa belle conscience ne déterminait pas l’homme, loin de là .

Ce film prend décidément un tour prophétique en nous avertissant en 1962 de la recrudescence à venir de l’antifreudisme et de l’épidémie tragique de faux souvenirs conséquence des « psychothérapies »  de suggestion des apôtres de l’étiologie traumatique qui firent condamner nombre d’innocents pour « Sexual abuse ». La conséquence est que tout homme est dorénavant un violeur potentiel et doit être traité comme tel !

Brave new world !

Superbe film donc, superbe leçon qu’il reste à renouveler : dosim repetatur !

Jean-Pierre Rumen

Vit à Bastelicaccia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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