Dominique Memmi

Vit à Ajaccio

 

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L’homme franchisé.

 

Ici comme ailleurs, il me semble que meurent l’esprit des poètes. Il suffit de rejoindre ces nouveaux hangars à l’extérieur des villes, il suffit d’observer ces nouveaux usages de l’espace et du temps, pour réaliser sans trop d’efforts que la globalisation

et l’uniformité gagnent chaque jour du terrain. Par le truchement des franchises, nous consacrons le règne du ressemblant et de la profusion et ce, dans tous les domaines. Oui, nous mettons en oeuvre un programme de duplication infinie qui

nous aliène et nous asservit.

Ainsi, nous assistons sans broncher et dans la connivence des repus, à l’organisation méthodique de la disparition des poètes, comme autrefois nous avons assisté à la disparition du dragulinu, du bancarottu ou de l’arrultinu, véritables figures populaires qui participaient à la déambulation poétique des métiers. Les uns transportaient des boites à trésors et de la nourriture, d’autres de petites meules ambulantes qui aiguisaient les couteaux et ustensiles de cuisine autant que la parole.

Ces vagabonds du troc pratiquaient sans soupçon la relation humaine, le bavardage et la dispersion. Ils obligeaient le client à s’extraire de chez lui, à envahir les places et la rue, ces espaces que l’on nomme domaine public et que l’on voudrait aujourd’hui absolument protéger de la fréquentation des hommes.

Mais la culture populaire a été éradiquée au profit de la culture de masse et de l’homme franchisé, c’est-à-dire au bénéfice d’une créature exemptée du vieillissement et de la fréquentation des rues, une créature aseptisée et surtout coupée d’elle-même, vouée tout entière au prêt-à-penser, aux parcs d’attractions, aux slogans et au bruit. Le monde de la franchise fonctionnant dans cette exiguïté du signifiant, du code barre qui trace le sujet comme on trace l’objet. Autant dire que l’ignorance fait recette.

En somme, il s’agit peu à peu et avec cette férocité ambiguë, habile et ineffable dont parlait Pasolini, de parvenir à engendrer et à reproduire une version technique de l’homme, une version de ce que certains définissent comme « posthumaniste » ou « trans- humaniste », tout comme l’homme rêvé du futurologue Ray Kurzweil, qui pourra dans l’avenir télécharger son cerveau sur un ordinateur.

Oui, j’ai bien peur que nous soyons parvenus à l’avènement des automates ; de ces modèles parfaits aux charnières bien huilées, parfaitement accordées pour boire, manger et déféquer comme le fameux canard digérateur de Jacques de Vaucanson.

Autant dire : la fiction, du balaie !

Oubliez l’occhju transmis le soir de Noël, la constellation des gouttes d’huile tombées dans l’eau limpide, la secrète prière révélée aux douze coups de minuit.

Au feu i mazzeri ! Point de chasseurs d’âmes dans une société dépossédée de mystère sous l’effet de l’homogénéisation marchande. Point de batailles à coup de tiges d’asphodèles la nuit du 31 juillet. Les morts sont ignorés des histoires et le berger perdu dans les traces effacées du père. Mais la disparition n’est pas ce que l’on croit, elle n’est pas absence, elle n’est pas vide, c’est une présence souveraine qui suppose tout et vous condamne au supplice. Et le supplice devient désespoir comme une main qu’on lâche.

Ces fictions populaires m’ont alors ramenée à une lecture d’enfance, celle du Pinocchio de Carlo Collodi. Pour être plus précise, je me suis souvenue du personnage de Geppetto, artisan menuisier qui par son art tente de donner vie à un bout de bois et finit par engendrer une créature imparfaite, parce qu’une créature née du travail de la main humaine et pour ainsi dire, née de l’hésitation de cette main vieillie, vouée au tremblement et à la décomposition. A la marionnette de Geppetto il manque la parole, pour ainsi dire, le verbe qui fait corps. Et tout à coup, c’est par l’évocation de la magie que la marionnette prend vie. C’est par la fiction de l’enchan- tement qu’elle parvient à s’élever au rang d’être humain singulier. Sans cette intrusion du mystère, Pinocchio serait toujours une marionnette inerte, un bout de bois sans racines et auquel cas, le conte n’aurait pu s’écrire. 

Mais dans cet espace franchisé à la rime pauvre peut-on véritablement s’affranchir de la marionnette qui est en nous ?

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