Edito : La pandémie du Coronavirus va nous obliger à repenser nos sociétés

Vendredi, 20/03/2020 / René TRÉGOUËT / Sénateur honoraire / Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat

Apparue le 13 janvier dernier en Chine, l’épidémie actuelle de Coronavirus qui déferle sur la planète a été déclarée pandémie le 11 mars dernier par l’OMS. Au 18 mars, plus de 207 000 cas ont été confirmés dans le monde, dont environ 83 000 guéris et 8 300 décédés. Foyer originel de la pandémie, la Chine est le pays qui dénombre le plus de cas, 81 000, suivie de l’Italie (31 500 cas), de l'Iran (17 300 cas), de l'Espagne (14 000 cas), de l'Allemagne (10 000 cas), de la Corée du Sud (8 400 cas), de la France (8 000 cas) et des Etats-Unis (6 500 cas). S’agissant du nombre de décès, ils se concentrent dans cinq pays, particulièrement touchés, la Chine (3 200 morts), l’Italie (3 000 morts), l’Iran (1 000 morts) l’Espagne (500 morts) et la France (300 morts).

Comme l’a rappelé avec force le Président de la République, lors de son allocution télévisée du 17 mars (la plus regardée de toute l’histoire de la télévision), nous sommes « en guerre » contre cet ennemi invisible, sournois, plein de ressources qu’est le Covid-19 et sommes à présent contraints de prendre des mesures de confinement draconiennes, sans précédent en temps de paix, si nous voulons endiguer cette pandémie galopante et éviter une catastrophe sanitaire de plus grande ampleur encore. Ces mesures qui bouleversent la vie politique, économique et sociale de notre pays, sont heureusement largement comprises et acceptées par plus des trois quarts de nos concitoyens, si l’on en croit les sondages réalisés sur l’intervention du chef de l’Etat. La Chancelière allemande, Angela Merkel, a également eu raison de souligner, le 18 mars dernier, que la lutte contre le coronavirus constitue « le plus grand défi » qu’ait connu l’Europe et Allemagne depuis la seconde guerre mondiale ».

Pour traduire la volonté de solidarité nationale que veut, à juste titre, mettre en œuvre l’Etat, notamment en faveur des personnes les plus modestes, mais aussi des petites entreprises, le Parlement va dès aujourd’hui adopter une loi qui autorise la déclaration d’un état d’urgence sanitaire et précisera l’ensemble de mesures juridiques, politiques et économiques annoncées par le Président de la République, pour faire face à cette situation exceptionnellement grave que doit affronter notre pays. Cette loi donnera au Gouvernement des pouvoirs spéciaux en matière sanitaire pour le temps que durera cette pandémie ; ce texte prévoit également de nombreuses mesures d’aides et de soutien aux entreprises et salariés qui vont subir pendant de longs mois encore les effets dévastateurs du Coronavirus sur leurs activités.

Sur le plan scientifique, les centres de recherche et laboratoires du monde entier sont évidemment mobilisés contre le Covid-19 et bien que sur ce virus qui présente encore certaines zones d’ombres les connaissances s’accumulent aussi bien sur sa nature, son fonctionnement et son évolution. Nous venons par exemple, grâce à une récente étude chinoise, d’avoir la confirmation que nous n’étions pas égaux face au Covid-19 (Voir CCDC).

Selon cette étude, le virus touche beaucoup plus gravement les personnes âgées ayant des problèmes de santé préexistants. Ces recherches montrent qu’heureusement 80 % des cas de coronavirus restent bénins et n’entraînent  ni complications, ni hospitalisations. Quant au taux de létalité de ce virus, il varie considérablement en fonction de l’âge et de l’état de santé du patient : d’1 % ou moins pour les sujets jeunes et en bonne santé, cette mortalité peut dépasser les 12 % pour les sujets âgés qui ont une santé dégradée. Au total, l’OMS a tout de même été amenée à revoir à la hausse le taux moyen de létalité, qui serait en fait de 3,4 % au niveau mondial et non de 2 %, comme on le croyait jusqu’à présent.

Cette vaste étude épidémiologique chinoise, qui porte sur 44 000 patients, est riche d’enseignements ; elle montre de manière solide que les risques de mourir de la maladie sont directement corrélés à l’âge. L'étude révèle notamment qu’on ne trouve aucun décès chez les enfants de moins de 10 ans, qui représentent moins d'1 % des patients. S’agissant des malades âgés de 10 à 19 ans, l’étude établit qu’ils présentent autant de risques de mourir que les trentenaires. En revanche, les patients ayant de 50 à 60 ans ont trois fois plus de risques de mourir que ceux ayant entre 40 et 50 ans. Enfin, et de manière cohérente, l’étude montre que les sujets âgés de plus de 70 ans, atteints de différentes pathologies comme des problèmes respiratoires ou cardiovasculaires, ont un taux de mortalité qui dépasse les 10 %. A contrario, ces recherches montrent que, pour  les trois quarts des patients chinois qui n'avaient pas de problèmes de santé préexistants, le taux de mortalité était inférieur à 1 %.

Une  autre étude importante, publiée le 17 mars dernier, montre que le coronavirus peut survivre plusieurs heures à l'air libre (Voir NEJM). D'après ces recherches, le virus aurait une capacité de survie à l'air libre comparable à celui du SRAS. Il pourrait survivre pendant plusieurs heures en dehors du corps humain, sur des surfaces diverses ou même dans l'air. Cette capacité expliquerait notamment le niveau de contagiosité du virus, qui est capable de se transmettre beaucoup plus facilement d'un porteur sain (sans symptômes apparents) à un autre. Ce travail précieux montre également que le nouveau coronavirus était détectable jusqu'à deux à trois jours sur des surfaces en plastique ou en acier inoxydable, et jusqu'à 24 heures sur du carton. Les chercheurs ont par ailleurs tenté d’évaluer la capacité de survie du virus en milieu ouvert, en utilisant la technique du nébulisateur pour diffuser le virus dans l'air ambiant. Selon eux, le virus pourrait survivre pendant au moins trois heures dans les gouttelettes en suspension dans l’air.

Pour expliquer le haut niveau de contagion de ce Coronavirus, il faut également évoquer la forte probabilité que ce virus puisse aussi se transmettre par voie fécale, comme le suspecte une étude chinoise (Voir Jama Network) publiée début février. Selon ces recherches, « le 2019-nCoV retrouvé dans les selles pourrait se transmettre par voie fécale ». Ce nouveau mode de transmission qui accroit les risques de transmission du virus  représente évidemment un défi supplémentaire à prendre en compte et à gérer pour le système sanitaire et hospitalier.

Dans une autre étude chinoise, des scientifiques ont découvert que le coronavirus, comme tous ses homologues, avait continué à muter et se déclinait à présent en deux types : la souche S, qui est la plus ancienne et la moins agressive et provient du foyer initial d’infection, c’est-à-dire Wuhan en Chine, et la souche L, plus dangereuse et mieux adaptée à l’Homme, qui représente à présent plus  de  de 70 % des cas, contre 30 % pour la souche S (Voir Oxford Academic NSR).

Bien que la plupart des mutations génétiques des virus soient neutres (certaines étant même bénéfiques pour l’homme car elles réduisent la dangerosité du virus), il existe toujours un risque, certes très faible, mais réel que de nouvelles souches mutées de Covid-19, beaucoup plus agressives pour l’homme, n’apparaissent dans les mois ou les années qui viennent, d’où l’importance vitale, d’une part, de stopper par tous les moyens la propagation du virus, pour réduire le nombre de personnes infectées, d’autre part de développer rapidement des stratégies thérapeutiques efficaces, soir des médicaments antiviraux, soit, à plus long terme, un vaccin qui pourra offrir un fort taux de protection (même si cette protection n’est pas totale) contre ce virus.

En matière de traitement antiviral, le remdesivir de l'Américain Gilead tient la corde et pourrait être le premier à arriver sur le marché. Ce médicament aurait donné des résultats positifs dans le traitement de patients atteints du coronavirus en Chine, mais également aux Etats-Unis et en France. En France, le directeur de l’IHU de Marseille, le professeur Didier Raoult, a présenté il y a quelques jours des résultats très encourageants pour ses premiers essais cliniques concernant l’hydroxychloroquine contre le coronavirus. « On a pu comparer la négativation du portage viral chez des patients qui ont suivi le protocole, avec des patients d’Avignon et de Nice qui n’ont pas reçu le traitement. Ceux qui n’ont pas reçu le Plaquenil médicament à base d’hydroxychloroquine sont encore porteurs à 90 % du virus au bout de six jours, tandis qu’ils sont 25 % à être positifs pour ceux qui ont reçu le traitement », a précisé Didier Raoult. Celui-ci a par ailleurs souligné que la combinaison associant l’hydroxychloroquine et l’Azithromycine (un antibiotique qui présente la particularité d’avoir également une action contre certains virus) semblait une voie thérapeutique particulièrement prometteuse ». Quand on compare le pourcentage de positifs avec l’association hydroxychloroquine et Azithromycine, on a une diminution absolument spectaculaire du nombre de positifs », précise le Professeur Raoult.

Ce scientifique de renom rappelle également qu’il est tout fait fondamental de parvenir à réduire très sensiblement la charge virale chez les malades, car lorsque cette charge descend en dessous d’un certain niveau, ces malades guérissent et ne sont plus contagieux. Le professeur Raoult insiste donc sur la nécessité d’augmenter le nombre de tests, pour pouvoir  traiter tous les porteurs. "Les tests au Covid-19 reposent sur la technique PCR, très bien maîtrisée et nous sommes capables dans ce pays de faire des milliers de tests et de tester tout le monde, si nous nous en donnons les moyens", ajoute le Professeur Raoult.

Et il semble bien que cette thèse défendue avec force par le Professeur Raoult se vérifie de manière saisissante, si l’on examine la situation tout à fait particulière de l’Allemagne, pays qui connaît pour l’instant un nombre de décès bien plus faible que tous ses voisins européens. L’Allemagne comptait, le 15 mars dernier, 6 012 cas confirmés, dont 13 morts (soit un taux de mortalité de 0,2 %), selon les autorités sanitaires de ce pays. La France comptabilisait dans le même temps 6 633 cas confirmés, dont 148 morts (soit un taux de mortalité de 2,2 %), selon Santé publique France. Et l'Italie indiquait de son côté avoir comptabilisé 27 980 cas pour 2 158 morts (soit 7,7 % de mortalité).

Certes, l’Allemagne possède l’un des meilleurs ratios européens, en termes de lits d’hôpitaux et de lits de réanimation par habitant. Mais il semble bien, selon de nombreux experts et scientifiques que l’explication du très faible niveau de la mortalité allemande soit ailleurs, et notamment dans le recours précoce et généralisé à des tests de dépistage. "Depuis le début de l'épidémie, nous avons systématiquement demandé à nos médecins de tester les gens, et il est toujours possible d'être testé en Allemagne sur une simple demande de son médecin généraliste", précise à cet égard le docteur Lothar H. Wieler, président de l'Institut Robert Koch. Contrairement à la France, qui ne dispose que d'une capacité de 2 500 tests par jour et a vite été contrainte, face à l’explosion du nombre de cas, de réserver ces tests aux patients présentant des symptômes avancés, notre voisin allemand dispose d'une capacité de dépistage massive évaluée à 12 000 tests par jour, et s’appuyant sur un maillage territorial de plusieurs centaines de laboratoires, alors qu’en France, seuls 70 laboratoires sont en mesure de réaliser ces tests.

La recherche d’un vaccin efficace contre le coronavirus mobilise également de très nombreux chercheurs et centres de recherche de par le Monde, et on assiste à une compétition scientifique effrénée, qui n’est pas sans arrière-pensées économiques et industrielles, compte tenu de l’importance des enjeux sanitaires, pour être le premier à mettre sur la marché ce vaccin tant attendu contre le Coronavirus. En France, après avoir réalisé le séquençage complet du génome du coronavirus 2019-nCoV, l’Institut Pasteur a réussi il y a quelques semaines à isoler en culture cellulaire le Coronavirus. Ce virus isolé, baptisé 2019-nCoV, est responsable des pneumonies survenues en Chine et diffère de deux autres virus bien connus pour être responsables d’épidémies respiratoires récentes : les virus SARS-CoV, responsable de l’épidémie de SRAS en 2003, et MERS-CoV, responsable d’une épidémie évoluant depuis 2012 au Moyen-Orient. Cet isolement viral ouvre également la voie à la mise au point d’un vaccin.

En Chine, foyer d’origine de la pandémie, l'Académie des sciences médicales militaires vient de commencer, jusqu’à la fin de l’année, les essais cliniques de phase 1, sur 108 volontaires, d’un vaccin expérimental. Aux Etats-Unis, un essai clinique sur 45 adultes volontaires en bonne santé âgés de 18 à 55 ans a commencé le 16 mars et va durer environ six semaines. Ce candidat vaccin, baptisé mRNA-1273 a été développé par des scientifiques des NIH et de l'entreprise de biotechnologies Moderna, basée à Cambridge dans l'État du Massachusetts. Fait révélateur, qui montre la souplesse, la rapidité et la capacité réactive des Américains en matière de recherche, la société américaine de biotechnologie Moderna n’a mis que six semaines à mettre au point son vaccin, en exploitant habilement ses recherches précédentes sur les coronavirus.

Les Américains ont également failli réussir à prendre le contrôle de CureVac, une société allemande de biotechnologie très avancée dans ses recherches sur un vaccin contre le Coronavirus. Heureusement, l’Europe a réagi in extrémis pour empêcher cette mainmise qui aurait conféré aux Etats-Unis un avantage scientifique et économique décisif. L’Union européenne a par ailleurs décidé de débloquer 80 millions d’euros pour aider le laboratoire allemand CureVac, dans le cadre du programme de recherches Horizon, et ainsi accélérer la mise au point d'un vaccin d’ici l'automne et tenter de rester dans la course avec les Etats-Unis.

Il est vrai que l’éradication de cette pandémie du coronavirus n’est pas seulement une nécessité médicale sanitaire, mais constitue également une priorité politique et économique majeure. Le coût total du Coronavirus pourrait en effet dépasser de très loin celui du SARS1 (40 milliards d’euros en 2003) ou du H1N1 (50 milliards en 2009), et atteindre, selon certains experts, les 1000 milliards de dollars, soit plus de 1 % du produit mondial brut.

Au moment où j’écris ces lignes, il ne fait nul doute que, compte tenu des mesures drastiques prises au niveau des Etats et des moyens considérables engagés dans la recherche scientifique et médicale pour contrer ce coronavirus, cette pandémie très inquiétante sera surmontée. Mais personne n’est en mesure de dire combien de morts – 100 000, un million, 10 millions, fera au total ce virus qui semblait à l’origine plutôt anodin, et nos sociétés ne sortiront pas indemnes de cet épisode qui nous rappelle à quel point la Nature nous domine et combien notre puissance, qui repose sur une haute technologie et une grande complexité d’organisation sociétale est fragile.

Le Président de la République a eu raison de dire que notre pays, et cela est vrai pour notre civilisation toute entière, ne retrouvera pas, après cette crise sanitaire mondiale, l’état qu’il avait avant, comme si rien ne s’était passé et que nous refermions simplement une pénible parenthèse. Nous allons en effet, une fois que nous aurons réussi à surmonter cette épreuve sanitaire, sociale, économique, mais aussi existentielle majeure, être contraints de réfléchir collectivement aux finalités que nous voulons donner au progrès, à la croissance économique, aux ensembles collectifs auxquels nous appartenons (de la commune à l’Etat, en passant par l’entreprise) et plus intimement, à nos vies.

Nous allons notamment devoir interroger en profondeur le modèle de développement actuel, qui, en dépit de ses incontestables succès, et des avancées sans précédents qu’il a apportées à l’Humanité depuis plus de deux siècles en matière du niveau et de qualité de vie, touche aujourd’hui à ses limites, et doit être repensé, nous le sentons tous… Quel que soit le niveau technologique et scientifique que nous atteindrons dans le futur, la Nature et le vivant seront toujours plus forts, plus inventifs, plus rusés que nous. C’est pourquoi nous ne pourrons jamais, il faut avoir la lucidité et l’humilité de l’admettre, prévenir complètement ce genre d’événement et de crise qui parsèment la longue histoire de l’ humanité, de la peste décimant l’Empire romain au IIème siècle, à la terrible « grippe espagnole », qui fit, on le sait maintenant, plus de 50 millions de morts en 1918-1919.

Mais il dépend de nous, en revanche, de tirer toutes les leçons de ces catastrophes que nous traversons et finissons par surmonter, au prix de beaucoup de souffrance, de courage et de dévouement. Faisons en sorte que, lorsqu’un tel événement mondial se reproduira, et cela arrivera tôt ou tard, nous soyons en capacité de réagir plus vite et plus efficacement – non seulement par des moyens scientifique et techniques appropriés, mais aussi par une organisation sanitaire et sociale et des comportements individuels profondément transformés -  contre un tel péril. Entendons enfin le message, l’avertissement que nous envoie cette pandémie et construisons ensemble, dans le cadre d’un  débat démocratique plus ouvert et plus exigeant, une société plus humaine, plus résiliente, plus solidaire, moins individualiste et enfin recentrée sur une finalité qui fasse sens pour tous et mérite d’être refondée, celle de la primauté du bien commun et de l’intérêt général.

René TRÉGOUËT / Sénateur honoraire / Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat / e-mail : tregouet@gmail.com

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