Réactions suite à l'incarcération de Jean-Pierre SANTINI :

Ugo Pandolfi (journaliste honoraire - carte de presse 42204) pose une question à certains de ses confrères.

 

NON, messieurs les journalistes de l’Agence France Presse,
NON, messieurs les correspondants de l’AFP en Corse :

           Vous vous trompez et vous nous trompez.

En écrivant  simplement dans votre dépêche du 23 octobre:

« En Corse, la détention préventive de Jean-Pierre Santini, en grève de la faim, a suscité l'émoi au sein du mouvement nationaliste corse. », vous occultez ainsi une grande part de la réalité.

C’est une large et plurielle partie de la population insulaire qui est inquiète et  demande la liberté sous contrôle judiciaire de l’écrivain.

C’est quel mot que vous ne comprenez pas dans l’appel des mille ?

Une nouvelle de Jean-Pierre Santini,écrivain, poète, éditeur, actuellement arbitrairement détenu à Paris....Maintenu en détention provisoire,

malgré la présomption d’innocence,

malgré le fait qu’en droit français, la détention provisoire doit être l’exception et non la règle,

malgré la proposition d’un contrôle judiciaire au domicile de sa fille sur le continent,

malgré une détérioration de son état de santé du fait de son âge (76 ans), de ses pathologies et de 18 jours complets de grève de la faim,

malgré le contexte pandémique actuel qui a permis il y a quelques mois la libération anticipée de milliers de détenus purgeant une peine,

malgré les cas de Covid qui sont en train de se multiplier à la prison de Fresnes.

Nous sommes très inquiets pour sa santé et pour les jours à venir. Multiplions les soutiens en postant, nombreux,

ses textes et poèmes...

 

Une virgule, la vie.

Dans les archives universelles, Feu l’auteur est recensé sur le registre des défunts. Il repose dans le tombeau familial situé en bordure de l’allée centrale du cimetière d’Imiza. Il a passé l’essentiel du temps dans ce village. Il y est né, il y est mort.

Dans un premier testament, il avait demandé que son corps fût réduit en cendres.

« Ne laissez pas se putréfier mes rêves latents dans un corps désormais inutile. Qu’il soit livré à la crémation et qu’une lumière ardente ressuscite un instant les passions incandescentes de la vie.»

Il souhaitait que tous ses livres soient disposés autour de l’urne. Il imaginait l’éternité en leur compagnie. À toutes fins utiles, il avait fait restaurer le toit du tombeau. Dépouilles et papiers seraient à l’abri du temps météorologique.

Avant qu’il ne soit retiré du monde selon les programmations conçues pour entretenir le parc humain dans les meilleures conditions d’existence et de reproduction, il recevait encore quelques manuscrits après longtemps d’un militantisme éditorial. Une inconnue – Alice Alessandri -  lui communiqua par mail Le chemin des asphodèles. L’auteure imaginait une prodigieuse polyphonie de mots qui, dans l’autre monde, assurait l’éternité des amours. Si tel était le cas, il faudrait sans doute préserver le corps afin de laisser aux sensations éteintes la possibilité d’un éveil sous le mascaret des mots. C’est ainsi que Feu l’auteur rédigea un nouveau testament. Il stipula que sa dépouille devait être traitée selon les habitudes et glissée dans un des caveaux du tombeau familial. Or, celui-ci était plein comme un œuf. Feu l’auteur qui n’avait pas de descendance serait le dernier occupant des lieux. La crémation lui était apparue comme une solution rationnelle pour limiter l’occupation cadavérique de l’espace, mais après lecture du manuscrit d’Alice Alessandri il se résolut à livrer son corps aux us et coutumes traditionnels. Afin que le sien prenne place, il convenait de réduire un gisant dans l’un des huit caveaux. Quatre d’entre eux étaient occupés par des membres de sa famille. Des plaques en marbre en témoignaient.  Pour les quatre autres, il n’y avait aucune indication.

Feu l’auteur convoqua le maçon Robert qui avait précédemment restauré le toit du tombeau. L’homme avait l’habitude des réductions de corps. Avec sa martelette il cogna sur les cloisons des caveaux occupés par les morts anonymes. D’après le son qu’il perçut, il déclara avec une certaine assurance qu’ils étaient vides ou qu’il ne restait rien des cercueils et des cadavres. Feu l’auteur lui demanda d’ouvrir l’un d’entre eux. Le lendemain, Robert fut à pied d’œuvre assisté de Jean-Marie.  L’étroite cloison d’un caveau fut rapidement abattue. Il n’y avait rien à l’intérieur. Ça sonnait creux quand le maçon avait sondé l’espace. Il ne s’était pas trompé. Mais alors pourquoi le caveau était-il muré ? La question taraudait Feu l’auteur. Et s’il en était de même pour les trois autres ? Il demanda à Robert de les ouvrir aussi, ce qui fut fait sur le champ. Ils étaient absolument vides. Pas la moindre trace de bois ou d’ossements. Robert plaisanta gentiment. Il déclara qu’il y avait désormais de la place et même l’embarras du choix entre les caveaux du haut et ceux du bas. Feu l’auteur laissa les deux hommes à leur travail de déblaiement. Quand il revint un peu plus tard, Robert lui annonça que les autres caveaux aussi étaient vides puisqu’ils sonnaient creux quand on martelait les cloisons.

Comment était-ce possible ? Feu l’auteur n’avait jamais assisté aux obsèques des défunts identifiés, mais il s’agissait bien de membres de sa famille. Il était le fils de Jean mort au champ d’honneur et qu’il n’avait jamais connu. Il était aussi le petit-fils de Mathieu, le grand-père disparu avant qu’il ne naisse, le neveu de Jacqueline, l’institutrice du village dont on se souvenait encore, et le petit-fils de Marie, la grand-mère gourmande qui aimait faire la cuisine et riait tout le temps. Si les caveaux étaient vides, où étaient les corps ?

Robert suggéra une rapide vérification. Feu l’auteur, donna son accord et proposa qu’on commence par celui du père. Quelques coups de martelette révélèrent un caveau vide. On n’avait peut-être pas rapatrié le corps du soldat… Feu l’auteur voulut en avoir le cœur net. Les trois autres caveaux furent ouverts. Robert ne s’était pas trompé. Le tombeau était vide. Jean-Marie, le manœuvre, déclara en plaisantant que les disparus avaient disparu. Feu l’auteur eut de la peine à sourire. Il était orphelin de ses morts. Résigné à cette perte brutale d’ascendance, il demanda à Robert d’achever son travail de propreté et de blanchiment. Dès le lendemain, le maçon et son manœuvre s’exécutèrent. Ils se rendirent le soir-même chez Feu l’auteur pour présenter la note. Comme d’habitude, en plus du chèque, il offrit à chacun d’eux Des compositions, son dernier ouvrage. Le titre correspondait assez bien à ce qu’ils avaient découvert. Les œuvres de la mort étaient telles qu’il ne restait aucune trace des disparus. Le maçon et son manœuvre retournaient le livre entre leurs mains. Ils constataient que l’auteur portait cette fois-ci le pseudo d’Andria Costa. D’un opus l’autre, il y avait eu Petru Rovani, Samuel Romani, Andria Costa et même Léa Massimi ce qui avait beaucoup étonné les deux hommes. Comment l’auteur pouvait-il utiliser pour pseudonyme un nom de femme ? Le genre importe peu, avait-il dit, puisque je n’ai jamais signé un livre en utilisant mon identité officielle qui n’est pas forcément, ajoutait-il, une identité réelle.  De fait, ses nom et prénom véritables étaient inscrits sur les chèques. Robert et Jean-Marie connaissaient depuis longtemps le bonhomme. Il vivait seul à Imiza, sans famille, sans relation avec les rares habitants de ce désert humain. Il passait son temps à l’écriture, collé devant l’écran de son ordinateur.  Quand la nuit le surprenait, il pouvait encore veiller très tard. Il avait vécu autrefois de belles histoires d’amour, mais il n’avait jamais rencontré la personne qu’il espérait. Alors, il avait imaginé une femme qui était « la femme » ou toutes les femmes à la fois. Il l’avait nommée « Alice » et lui avait assigné le rôle de venir à la rencontre de l’auteur qui vivait en ermite dans son pays natal.

Quelques jours après le passage de Robert et Jean-Marie, alors que le crépuscule s’installait doucement, Feu l’auteur bataillait avec les mots sur l’écran de son ordinateur. Le rideau n’était pas encore descendu devant la grande baie qui ouvre au loin sur le golfe de Saint Florent, les Agriate et la Balagne. Déjà pointaient les lumières de l’Île-Rousse et de Calvi. Soudain, l’attention de Feu l’auteur fut attirée par un léger mouvement. Dans l’ombre confuse de la nuit naissante, une forme féminine se dessinait. Il l’apercevait de dos sur les escaliers conduisant à la route. Il se leva doucement de crainte que l’apparition ne se dissipe et se dirigea vers elle. La silhouette se déplaça dans un même mouvement comme s’il fallait qu’une certaine distance fût respectée entre eux. Feu l’auteur fit coulisser la baie et sortit en la laissant ouverte. Chaque fois qu’il faisait quelques pas vers elle, l’inconnue s’éloignait d’autant. Il la suivit en respectant un écart d’une trentaine de mètres. Trois passages sous les lampadaires de l’éclairage public dissipèrent le flou de la silhouette. La femme ressemblait à celle dont la photo illustrait le recueil intitulé Alice aux non-lieux d’une île morte. Elle portait une robe blanche imprimée de fleurs rouges qui moulait son corps et accentuait le mouvement des hanches quand elle se déplaçait. La main droite de l’inconnue légèrement tendue vers l’arrière était comme un appel à la suivre. En moins de dix minutes, ils parvinrent à l’entrée du cimetière. La femme ouvrit le portail qui donne sur une allée de part et d’autre de laquelle sont ordonnés les tombeaux. Elle parcourut quelques mètres pour atteindre celui que le maçon Robert et son manœuvre Jean-Marie avaient restauré. Elle poussa la porte à double battant et entra. Feu l’auteur ne sut que faire. S’il entrait à son tour, il se retrouverait face à l’inconnue. Or, elle l’avait obligé jusque-là à tenir ses distances. Il patienta une dizaine de minutes dans la nuit claire qui donnait aux tombeaux des allures de grands fantômes immobiles. Il espérait qu’elle réapparaisse sans être contraint d’aller à sa rencontre. Il régnait un silence extraordinaire. Pas un mouvement, pas un souffle d’air. Il commença à progresser prudemment comme si la terre risquait de s’ouvrir sous ses pas. L’inconnue avait refermé la porte. Il faillit y toquer, mais suspendit ce geste absurde. Il poussa les deux battants avec une sorte de délicatesse comme on entre dans un lieu sacré. La pleine lune pointait à l’est au-dessus des montagnes. Elle projetait une clarté laiteuse à l’intérieur du tombeau. La femme à la robe blanche imprimée de fleurs rouges avait disparu.

Tout à son écriture ce soir-là, Feu l’auteur n’avait-il pas suivi le personnage d’Alice ? Était-il à ce point entré dans son histoire qu’il en était devenu lui-même un personnage ?

Il n’était plus remonté au tombeau après que Robert et Jean-Marie lui aient rendu visite pour présenter la note. Il leur avait demandé d’effectuer des travaux et pourtant tout était dans l’ordre habituel : quatre caveaux fermés sans identification et quatre autres dûment identifiés portant les noms des membres de sa famille. Il se posait la question de savoir s’il n’avait pas rêvé quand il aperçut un curieux assemblage sur une étagère maçonnée au fond du tombeau. On y trouvait habituellement des ex-voto, des vases, des fleurs artificielles et des statuettes religieuses. Tout cela avait disparu, remplacé par une urne funéraire autour de laquelle étaient ordonnés les livres de Feu l’auteur. Il s’approcha de l’urne. Aucune inscription n’indiquait l’identité du défunt. Il lui vint à l’esprit que la question identitaire ne trouvait pas plus de réponse dans la vie que dans la mort. Ce fut d’ailleurs sa dernière pensée.

Personne ne revit jamais Feu l’auteur. Deux jours après sa disparition, Julie, la factrice qui lui apportait parfois un rare courrier, découvrit la baie entrouverte et son bureau à l’abandon.

L’écran de l’ordinateur était toujours allumé. Un poème y flottait en lettres blanches sur un fond noir :

 

"Ne portez pas mon deuil

J'apprivoise la mort

J'emploie ma vie ailleurs

Dans l'océan sonore

Qui vient battre l'écueil

Dans la joie des torrents

Sur la roche insensible

Aux nuages lassés

Des caprices du vent

A l'horizon tranquille 

Où s'aiguisent les jours

Dans l'autisme des pierres

Qui peuplent mes silences

Ne portez pas mon deuil

J'apprivoise la mort."

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