14/18 regards sur la Corse et les Balkans

AGHJA Ajaccio 11 novembre 2014

La Première Guerre mondiale est le plus grand conflit armé que l'histoire de l'humanité n'ait jamais connu. Tente six pays ont été impliqués dans ce conflit qui a duré quatre ans, avec 70.000.000  hommes mobilisés dont plus de 10.000.000 ont perdu la vie. 

Par  ses conséquences effrayantes, ses pertes humaines et ses dévastations ce conflit a déterminé la future carte démographique de la Serbie pour le siècle entier. Dans la Grande Guerre la Serbie a perdu environ 1.200.000 habitants ou 30% de sa population. La moitié des hommes âgés entre 25 et 55 ans sont morts ou chaque deuxième homme censé de laisser sa descendance. Des conséquences de ces pertes font que la Serbie en souffre encore aujourd'hui.

Dans cette guerre la France avec la Russie, la Grande-Bretagne et la Serbie a été le principal adversaire de l'Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. En comptant les victimes du côté des Alliés, la France a le deuxième taux le plus élevé avec ses 1.400.000 victimes et 3.600.000 de blessés et mutilés, 10% par rapport à la population active.

Il nous reste les cimetières militaires qui témoignent de la souffrance des armées fraternelles française et serbe dans la Grande Guerre, comme le cimetière militaire français à Bitola (ancien Monastir) où repose plus 13.000 soldats français de l’armée d'Orient, ainsi que le cimetière militaire serbe qui se trouve dans la partie sud de Bitola où reposent 1.321 soldats, tandis que dans la zone plus large autour de Bitola se trouvent éparpillées les restes d’environ 8.000 soldats Serbes.

https://www.youtube.com/watch?v=5ygePOQcqz8

Le 28 juin 1914 à Sarajevo, Gavrilo Princip un militant de vingt ans de la « Jeune Bosnie » a assassiné le hériter du trône d'Autriche-Hongrie, l’archiduc François-Ferdinand et son épouse Sophie et un mois après cet attentat a été utilisé comme prétexte pour la guerre. Pour l'organisation de cet attentat la Cour de Vienne a accusé le Gouvernement Serbe ce qui a servie au puissant Empire Austro-Hongrois comme la raison pour la déclaration de la guerre au Royaume de Serbie.

Sur le territoire du Royaume de Serbie, durant l'année 1914 et plus tard, des nombreuses batailles et des victoires de l'armée Serbe se sont déroulées. La Serbie résistait ainsi à l'ennemi pendant presque un an et demi. Son armée mal préparée et plus faible par rapport à l'ennemi, a été vaincue en 1915 et obligée de se retirer avec son peuple en passant par le Monténégro et l'Albanie. À l'aide de ses Alliés avant tout la France et la Russie (qui ont subi les plus grandes pertes au sol) l'armée Serbe a été transportée par les bateaux de la côte albanaise sur l'île grecque le Corfou d'où elle a été envoyée par les navires vers la France et sa partie la Corse, ou les soldats étaient d'abord rétablies puis renvoyés ensemble avec les Corses pour se battre côte à côte sur le front de Salonique.

L'ARMÉE FRANÇAISE EN SERBIE DANS LA GRANDE GUERRE

Il est extrêmement important pour la mémoire de mentionner les cimetières militaires français en Serbie. Dans l'intérieur du Nouveau cimetière de Belgrade se trouve le cimetière militaire français de la Grande Guerre avec 375 soldats français y enterrés, et qui se situe pas très loin du Monument de la reconnaissance à la France sur lequel est noté : « Aimons la France comme elle nous a aimés. »

Étroitement lié à l'histoire de la ville serbe Novi Sad, dans laquelle l'armée française a séjourné durant la Grande Guerre, est le document qui contient la liste avec les noms de 115 soldats français dont les restes ont été exhumés du cimetière en 1923. Aujourd'hui dans la périphérie de Novi Sad se trouve le cimetière français avec les ombres de 45 soldats français dont la plupart sont morts des conséquences de la grippe espagnole. En ce moment même au cimetière militaire les fouilles pour retrouver les restes des soldats français sont en train d'être exécutées.

Il est caractéristique que la 1919 est l'année qu’elle a apporté la mort aux soldats français qui succombaient suite à des blessures, contaminés par le typhus ou à cause de la surcharge dans les hôpitaux publics. La même année, l'Autorité nationale serbe a adressé une dépêche au Conseil de la ville de Novi Sad  dans laquelle se trouvait une liste avec 101 soldats français morts. En 1923 beaucoup de restes posthumes des Français ont été expédiées de Novi Sad.  Le document indique la liste des 210 soldats, de différents genres, âges et nationalités de l'armée ethniquement mixte française. Les données  du document montrent que la plupart des soldats de cette liste sont morts probablement dans les hôpitaux en 1919. Les autres soldats français, en grande partie les membres des forces coloniales françaises se trouvaient en 1919 à Mokrin, le village situé au nord de la Serbie. Ils étaient 220 dans le siège dirigé par le général Prinot

 

LES EXILÉS SERBES EN CORSE

C'était déjà au début de décembre 1915 que le besoin d'accueillir les refugiés serbes ait apparu. Et c'est à ce moment là que Sir Edward Boyle (Commissaire britannique en Serbie et Président du « Comité des Balkans » à Londres) accompagné par deux médecins, a entrepris les actions pour que tous les refugiés serbes soient transportés le plus vite possible de la Grèce vers un endroit plus sûr. Après les négociations avec le Gouvernement français c'est la Corse qui fut choisie. 

Il reste inconnu pourquoi le choix est tombé exactement sur l'île de la Corse. La raison de cette décision est probablement sa position géographique dans la mer méditerranéenne qui fait d'elle « les portes » de la France d'où les soldats et les civils Serbes une fois la prévention et la sélection parmi les blessées et les convalescents passée ont été transférés vers l'intérieur de la France avec les autres refugiés  serbes. La seconde explication dont je garde la réserve serait d'après moi tirée d'une réflexion sur la situation globale des refugiés Serbes en Grèce. En effet selon les déclarations d’un des médecins britannique il fallait au plus vite évacuer les refugiés serbes de la Grèce non-accueillante. A Corfou la situation était pareille où la population locale refusait de venir en aide aux soldats serbes épuisés lors du débarquement ce qui a irrité les marins Français. Une rumeur circulait d'après laquelle tous les Serbes qui arrivaient en Corfou seraient infectés soit par le typhus soit par le choléra ce qui pourrait être pris comme une sorte de justification pour leur réaction. 

Après certaines petites péripéties la première partie des refugiés serbes s'est envolée vers la Corse en décembre 1915. D'après les sources, en printemps 1916 en Corse se trouvait 6.000 refugiés Serbes placés dans : Ajaccio, Bastia, Bocognano, Ucciani et un petit nombre dans le village Chiavari. Dans ces endroits les Serbes ont formé leurs propres communautés qui ont eu toutes les caractéristiques d'un petit État établi. En collaboration avec les Corses une mission du Gouvernement Serbe a été formée, faite des représentants Serbes qui ont été nommés les sous-préfets en service des refugiés locaux. À travers les différentes actions ils effectuaient le travail humanitaire et culturel, protégeaient les ressources humaines en essayant de résoudre un nombre de questions vitales en formant les institutions éducatives, médicales, culturelles et autres là où il y avait des refugiés Serbes.

LA SCOLARISATION DES ENFANTS SERBES EN CORSE, LA FRANCE

Les élèves serbes accompagnés de leurs parents ou tous seuls ont également traversé ce chemin de Golgotha ensemble avec les autres civils et l'armée. Sur ce chemin à la fin de 1915 et au début de 1916, sans abri et sans nourriture dans le froid hivernal leur destin a changé et beaucoup parmi eux, notamment les plus jeunes n'ont pas rencontré le moment heureux d'embarquement. Un grand nombre d'élèves qui ont embarqué sur les bateaux alliés a été par la suite scolarisé en dehors des frontières de leur Patrie, avant tout dans les centres scolaires en France.

Le porteur d'initiative pour la scolarisation des enfants serbes a été le député français André Honnorat. Au début il a été prévu d’organiser l'hébergement pour les 500 élèves, les orphelins des soldats, mais avec le temps le chiffre s'est élevé à 3.000 élèves et étudiants. 

Dès décembre 1915 un grand groupe d'élèves fut transféré avec l'armée serbe par les bateaux de la Croix rouge en deux fois vers la France et installé dans les centres d'accueil à Bastia puis dans les autres villes et villages corses où les élèves étaient accueillis chaleureusement. L'accueil des  élèves affamés et gelés fut organisé dans ces villes par les hommes éminents avec les plus grands honneurs. Les élèves et leurs professeurs ont été placés dans les monastères, les hôtels  ou chez les familles françaises mais aussi dans les hôpitaux où ils recevaient le secours nécessaire. 

Étant donné que leur arrivée en France a été précédée par une route extrêmement difficile en passant par le Monténégro et l'Albanie il n’y a pas eu un grand nombre d'élèves dans les écoles primaires. Afin de parvenir à la meilleure intégration dans le nouvel environnement les élèves ont suivi les cours alternés en français et en serbe. Leur enseignement était en charge de l'État français

L'importance particulière de la scolarité des élèves Serbes pendant la Grande Guerre en France repose dans le fait qu'on a réussi à garder la continuité dans l'éducation des jeunes Serbes durant la Grande Guerre. La partie de la jeunesse qui est restée dans la Serbie occupée où la plupart des écoles étaient fermées a fait ses études dans la discontinuité d'après les lois de l'éducation des occupants Austro-Hongrois et Bulgare. Contrairement à eux, ceux qui ont quitté la Serbie ont eu l'occasion de poursuivre leurs études dans les écoles françaises.

Il est évident que cette solidarité exprimée au niveau de l'éducation a produit un impact profond sur les futures activités de ces élèves français, mais elle a influencé aussi certains événements politiques, culturels et économiques de la Serbie dans la période entre les deux guerres.

De l'importance du séjour de l'armée, des civils et des élèves Serbes, parle le mieux le texte de Mihailo M. Djokic intitulé « L'honneur aux fils de la Corse » de 1923.  De son contenu on peut extraire la partie sur la mémoire de l'aide de la France et sa partie la Corse qui exprime la sincère et éternelle reconnaissance des peuples Serbes pour tout ce qui a été fait pour eux :

« Dans les pires jours que le peuple Serbe a connu, quand les deux empires qui avaient plus de soldats que la Serbie avaient les habitants, se précipitait avec toute leur puissance sur elle, et quand la hostile Bulgarie l'a attaquée du dos, dans ce temps difficile  la Serbie a succombé et le peuple a reculé devant l’ennemi qui détruisait et brulait les villages, les églises et torturait sauvagement, abusait des plus vulnérables.

Une partie de notre peuple, exilée de sa Patrie, errant dans les mers infinies à travers le monde a trouvé le refuge sur cette magnifique et belle île de la Corse.

Durant ces jours difficiles, l'amour et la serviabilité des fils de la Corse ont été  grands et sans limites. Au cours de ces trois années tout le monde essayait d'être le plus grand Samaritain. Cet amour ne peut pas être détruit par le temps. Cela ne s'oublie jamais…

Et même ce livre qui montre la Corse aux Serbes est issu de l'amour pur et de la reconnaissance pour les fils de la Corse, et les Serbes qui dans leur malheur ont eu la chance pour s'abriter en Corse ne l'oublieront jamais. Et ceux qui ne l'ont pas vue, vont pouvoir apprendre de ce livre avec quel amour fraternel les Serbes ont été accueillis en Corse, qu'est-ce qu'elle est belle et chère… 

Le chapeau à la main plions-nous devant cette charité divine et exclamons tous ensemble :

Rendons l'hommage et remercions les bons et nobles fils de la Corse !... »

Un grand merci à Zoran Radovanovic, historien Serbe, pour ce superbe article qui met en relief l'action locale des Corses et leur générosité. Si celle-ci a été effective c'est aussi grâce à l'humanité des Serbes qui ont eu à se réfugier en Corse. Notre peuple, encore aujourd'hui est pauvre, notre région étant une des plus pauvres de France. Certes comme disait un Préfet, nous avons le soleil et la mer... et alors ? 

Nous avons demandé à Zoran Radovanovic qu'il nous adresse son article en langue Serbe, car nous avons des abonnés Serbes...

L'équipe de Media Corsica

  

1.jpeg
2.jpeg