Antoine Poincaré 

 

Est-ce qu'il suffit à un aéroport de faire venir ses collaborateurs en métro pour obtenir un financement "vert"
à taux préférentiel afin de construire un nouveau terminal pour augmenter le traffic ?


Franchement ça parait un peu gros non ?

Eh bien détrompez-vous c'est pile ce qui arrive.
Deux enquêtes de la BBC / Bureau of Investigative Journalism et Bloomberg lèvent le voile sur les "Sustainability Linked Bonds" ou SLB.
Les "bonds" ce sont des obligations, un moyen pour les entreprises d'emprunter de l'argent sur les marchés plutôt qu'auprès d'une banque. Un des avantages c'est que c'est plus transparent qu'un contrat "de gré à gré" avec une banque puisqu'il faut informer les acheteurs potentiels sur ce qu'on fait.
Depuis 2007 on trouve des obligations "vertes" c'est-à-dire destinées à financer un projet durable. Mais depuis 2021 les "sustainability linked bonds" font un carton. Ici on s'endette pour financer n'importe quel projet MAIS on fixe un objectif environnemental pour avoir un taux préférentiel "vert", s'il n'est pas atteint l'entreprise paye une surprime.
Sur le papier c'est intéressant mais c'est très peu encadré du coup beaucoup d'acteurs abusent du système. Petit best of des pires pratiques :
1. Se fixer un objectif déjà atteint. Un géant du luxe Français qui émet une obligation en la "liant" à un objectif de réduction d'une partie l'empreinte carbone de 10%. Au moment de l'émission l'entreprise était déjà à -30%, mais elle a oublié de le dire.
2. Ne pas avoir d'objectif du tout. Un fonds d'investissement Suédois qui n'avait pas d'objectif de réduction des émissions a émis une SLB, le critère à atteindre était justement de "se fixer un objectif".
3. Se fixer une pénalité ridicule. En ce moment sur les marchés une SLB permet d'obtenir un taux d'intérêt réduit d'environ 0.3 point. En moyenne la pénalité si on n'atteint pas l'objectif "sustainable" est de... 0.25 point sur le taux d'intérêt. On gagne donc à tous les coups.
4. Se fixer un objectif complètement minime par rapport à son activité. Exemple de l'aéroport italien ci-dessus mais aussi une entreprise birmane qui a lié son emprunt à la réduction d'émission des FPSO ces plateformes pétrolières flottantes qui émettront donc un peu moins de GES... en pompant des fossiles.
5. Contractualiser directement avec le tiers de confiance qui doit valider que l'objectif fixé est "pertinent". Ainsi même quand il lève des alertes (comme avec une compagnie aérienne du golf) il finit par approuver l'émission de la SLB.

Ce qui est fou (et c'est l'angle de l'enquête BBC) c'est que de grandes institutions financières mondiales appellent ces obligations de la "finance verte" et en font la pub dans leur rapport RSE. Notons que ce n'est pas le cas de tout le monde : de grands acteurs regardent ce produit avec beaucoup de circonspection tant qu'ils n'arrivent pas à séparer le bon grain de l'ivraie.

Mais pendant ce temps tout le monde veut des SLB : x20 cette année à 150MM$.