Ukraine :
Qui menace qui et qui veut vraiment la guerre ?

Le 30 Janvier 2022, par Roland Lombardi

 

En dépit des négociations en cours entre Washington et Moscou et alors que le risque de
guerre entre la Russie et l’Ukraine, soutenue par l’Occident, n’a jamais été aussi proche,
il est nécessaire de rétablir certaines vérités sur cette crise et ses origines. Car au-delà du suivisme et de l’atlantisme de certains responsables européens, du sensationnalisme et du « Russian Bashing » général des médias mainstreams occidentaux, une analyse objective est nécessaire pour comprendre qui menace vraiment qui et également, qui a le plus de volonté pour mettre le feu au cœur de l’Europe…

 

 

L’indépendance de l’Ukraine date de la fin de l’URSS en 1991. Mais l’histoire entre l’Ukraine est la Russie est bien plus ancienne. Il ne faut oublier que Kiev, la capitale ukrainienne actuelle, fut la capitale du puissant royaume slave de la Rus’ (882-1240), converti au christianisme orthodoxe par Vladimir le Grand en 988. Au milieu du XIIIe siècle, les invasions mongoles détruisent la monarchie ukrainienne. Plus tard, au milieu de XVIIe siècle, c’est l’assemblée (Rada) des cosaques zaporogues, soldats orthodoxes soulevés contre la Pologne catholique, et la majorité des seigneurs locaux, qui décident de prendre comme suzerain le tsar Alexis 1er de Russie.

Après ce rapide rappel historique, il faut donc bien comprendre que pour les Russes, les Ukrainiens sont des frères. Pour les anciens stratèges de Moscou, comme ceux de l’époque moderne, ce territoire n’est ni plus ni moins qu’une marche de l’Empire, qu’il soit tsariste ou soviétique. Une sorte d’État tampon dont le rôle est de protéger tout simplement la Russie des attaques venues de l’Ouest. Et en effet, depuis le XVe siècle, le territoire ukrainien a dû subir pas moins de quatre invasions : les Polonais, les Suédois, les Français de Napoléon et les Allemands d’Hitler – qui rappelons-le furent accueillis, au début et pour des raisons idéologiques, comme des « libérateurs » par certains Ukrainiens…
C’est en 1944 que l’Armée rouge libère la grande majorité de l’Ukraine et que celle-ci revient dans le giron soviétique.

Depuis l’éclatement de l’Union soviétique et la fin de la République socialiste soviétique d’Ukraine, au début des années 1990, la perception russe du rôle protecteur de ce territoire n’a aucunement changé. Surtout qu’après la dissolution du pacte de Varsovie, les promesses – verbales – de Georges H. Bush et James Baker faites à la Russie sur le non-élargissement à l’est de l’OTAN n’ont jamais été tenues. Au contraire, 10 membres de l’Ancienne Alliance soviétique ont rejoint l’Organisation atlantique, emmenant ainsi ses bases et ses troupes jusqu’aux frontières actuelles de la Russie. Il suffit alors simplement de regarder une carte pour comprendre que les Russes vivent cette évolution comme de la provocation et une volonté manifeste d’encerclement. Il est également aisé d’imaginer la réaction de Washington si la Russie massait des soldats et des armes offensives au Mexique, au Canada ou aux Antilles… Nous nous souvenons tous de la réaction de Kennedy en 1962 lors de la crise des missiles de Cuba

Dès lors, depuis bientôt trois décennies, comme je l’écrivais récemment, « il est de notoriété publique que dans toutes les révolutions de couleur qui ont touché ces dernières années les anciens satellites de la Russie (Ukraine, Géorgie…), il y avait toujours les agissements discrets d’ONG américaines souvent liées à la CIA ». Or, les réactions compréhensibles, pour ne pas dire légitimes, de Moscou face à cette la stratégie « brzezińskienne » de déstabilisation antirusse, sont toujours qualifiées d’agression !
 

Qui menace qui ?
 
L’annonce, en 2008, d’une adhésion prochaine de la Géorgie et de l’Ukraine à l’OTAN, était donc inacceptable pour Moscou. Nous savons ce qu’il est advenu de la Géorgie
En 2014, l’ancien président ukrainien Ianoukovitch, qui était certes un personnage peu recommandable, mais élu démocratiquement en présence d’observateurs de l’OSCE, voulait imposer un rapprochement avec la Russie. Son opposition, soutenue par les Occidentaux et vents debout contre cette politique, le renversa par la violence et des manifestations violentes, encouragées, financées et massivement soutenues (voire littéralement orchestrées diront certains) par les États-Unis. Le nouveau gouvernement de Kiev s’en prit directement aux populations russophones du Donbass par des mesures vexatoires. C’est pourquoi Poutine avait envoyé des troupes « fantômes » dans cette région et avait surtout annexé la péninsule de Crimée (après un référendum local) où se trouve le port de Sébastopol, base principale de la flotte russe de la mer Noire depuis Catherine II

D’où la série de lourdes sanctions économiques et commerciales à répétition votées contre Moscou par les États-Unis, et leurs vassaux européens, avec les néfastes conséquences financières comme politiques que l’on sait pour les Européens eux-mêmes et notamment les Français…
À présent, pour les Russes ce qui compte avant tout et ce qui les obsède, c’est l’éventualité d’une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN.
Cette politique ouvertement antirusse fut mise un temps entre parenthèses sous l’administration Trump, qui en dépit du blocage et des pressions de l’État profond américain, souhaitait, dans la droite ligne de l’ancienne et efficace stratégie du réaliste Kissinger, séparer Pékin et Moscou. D’autant, que dans l’esprit de l’ancien locataire de la Maison-Blanche et surtout de ses conseillers, au premier rang desquels son habile Secrétaire d’État, Mike Pompeo, les États-Unis avaient besoin, en toute logique, de la Russie dans leur grande guerre économique contre la Chine, le véritable danger pour l’hégémonie mondiale américaine déjà sur le déclin.

Avec Biden et les idéologues du parti démocrate, on l’a vu, c’est le retour aux vielles lubies russophobes de Brzeziński (1928-2017), ce militant plus qu’intellectuel, qui, en dépit de la fin du danger soviétique dans les années 1990, a continué à influencer depuis des décennies l’État profond étasunien, notamment les néoconservateurs (issus à l’origine de la gauche américaine) et les Démocrates.

Évidemment, la Russie de Poutine est le Croque-mitaine idéal, bien moins puissante et dangereuse que la Chine qui par sa finance prédatrice a déjà pris en otage la majorité des économies occidentales et dont certains puissants soutiens de Biden, pour des questions de simples conflits d’intérêts personnels, ne veulent pas d’une poursuite de la guerre économique avec Pékin initiée par Trump

En attendant, depuis un an, l’Ukraine est de nouveau en proie à une recrudescence d’affrontements violents et surtout le théâtre de la nouvelle Guerre froide entre Washington et Moscou. L’actuel président ukrainien et pro-occidental, Vladimir Zelensky, fort du soutien de la nouvelle administration américaine, a mis fin aux discussions liées aux accords de Minsk – protocole signé en 2015 entre les dirigeants de l’Ukraine, de la Russie, de la France et de l’Allemagne, et validé par un vote du Conseil de sécurité – qui prévoient que Kiev négocie directement avec les républiques du Donbass (Donetsk et Lougansk) pour résoudre le conflit qui les oppose.

Et au lieu de faire retomber les tensions, les États-Unis et la Grande-Bretagne n’ont fait que les réactiver. Des armes américaines, britanniques et turques arrivent massivement en Ukraine, le ballet des avions de renseignement électronique de l’Alliance est incessant et les forces de l’OTAN sont depuis plusieurs mois venues chatouiller l’armée russe sur ses frontières par des manœuvres (en Ukraine même) ou des déploiements, comme en mer Noire…
 
La patiente limitée de Poutine…
 
La Russie est souvent comparée à un ours. Comme l’un des plus puissants mammifères terrestres, elle évitera toujours le conflit. Par contre, comme lui, si on la chatouille d’un peu trop près, ça peut être très rapide et très violent. On l’a vu en Tchétchénie, en Géorgie, en Syrie ou même dernièrement au Kazakhstan. Or en Ukraine ces dernières semaines, quoi qu’en disent certains, et même si le Kremlin ne semble pas vouloir reculer, les Russes ont plutôt fait preuve d’une certaine retenue. Certes, Poutine montre ses muscles et a mis en alerte son armée et regroupé à sa frontière avec l’Ukraine des chars, des drones et surtout près de 130 000 soldats dans une perspective d’invasion. Il n’en reste pas moins que le président russe n’envisage pas sérieusement un conflit, ni avec l’Ukraine et encore moins avec l’OTAN.

Il sait pertinemment qu’il n’a aucun intérêt à une guérilla en plein cœur de l’Europe. Et l’arme nucléaire est encore paradoxalement, comme durant la guerre froide, le garant de la paix entre la Russie et les États-Unis. Comme vient de le rappeler le ministre russe des Affaires étrangères Lavrov : « Si cela dépend de la Fédération de Russie, il n’y aura pas de guerre. Nous ne voulons pas de guerre, mais nous ne permettrons pas d’ignorer nos intérêts ou de les réprimer brutalement ». Et effectivement, en dépit de leurs hautes exigences sur le dossier – rejetées par les Américains –, les Russes se veulent magnanimes et privilégieront toujours le dialogue. Ils acceptent d’ailleurs toutes les initiatives européennes dans ce sens, jouant au passage sur les divisions occidentales.

Au final, il est peu probable que la crise actuelle tourne à un conflit ouvert et catastrophique. Et malgré les infox et la propagande éhontée de CNN, très peu d’Occidentaux voudront mourir pour Kiev ! La clé serait assurément une déclaration officielle sur la non-intégration définitive de l’Ukraine à l’OTAN. Moscou serait rassurée et ferait sûrement un pas en arrière, tout en poursuivant bien évidemment sa cyberguerre, ses opérations clandestines et son soutien aux indépendantistes du Donbass contre Kiev.

Mais voilà, il n’est pas certain que certaines têtes brûlées de l’establishment américain, qui continuent à jeter de l’huile sur le feu, ne l’entendent de cette oreille. Exclure finalement une potentielle adhésion de l’Ukraine dans l’organisation atlantique serait un véritable camouflet pour les « idéalistes » de Washington, déjà en grande difficulté sur le plan interne. Or l’histoire le prouve, les idéologues frustrés sont toujours les plus dangereux…

 

 

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour le webmedia Fild. Il est l’auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l’influence française dans le monde arabe et musulman (VA Éditions, 2019), Poutine d’Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Éditions, 2020) et Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire, Chroniques géopolitiques (VA Éditions, 2021).

@rlombardi2014
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