UNIVERSITE d'été de PUDEMU

Bien qu'étant partie prenante du mouvement national d'émancipation de la Corse et d'autodétermination du peuple corse, PUDEMU n’est pas un mouvement nationaliste en tant que tel ; c’est un mouvement ouvert à tous les degrés de régionalisme, de l’autonomisme à l’indépendantisme, dont acte, mais c’est un mouvement libéral, c'est-à-dire centriste, entre la gauche socialiste et la droite conservatrice. Nous nous sommes constitué en mouvement politique le 18 novembre 2015, soit 260 ans jour pour jour après l'adoption de la Constitution de 1755 ayant institué en Corse la première démocratie libérale digne de ce nom à l’issue du processus d'indépendance de l’île. Tout ça peut sembler très théorique et très lointain, mais rapporté à notre époque et à la situation contemporaine de la Corse, force est de constater que nous sommes à la croisée des chemins et que nous ne sommes pas voués à demeurer une montagne enclavée dans la mer. La situation stratégique de la Corse la prédestine au contraire à redevenir la zone d'influence et d'inspiration en Europe qu'elle était jusqu'au XVIIIe siècle, de même que ses proportions territoriales et démographiques la prédestinent à anticiper les grandes évolutions politiques et sociétales du XXIe siècle.

C'est tout le sens du débat que nous avons tenu à mener dans le cadre apolitique et non-partisan de la première édition de l'université d'été de PUDEMU. Peut-on construire une société corse entreprenante, solidaire et responsable ?

Apolitique et non partisan, cela ne signifie pas que celles et les invités qui ont cherché à répondre à cette problématique n'ont pas d'opinion politique ni même d'appartenance partisane. Au contraire. De même que dans PUDEMU on ne trie pas les bonnes idées selon qu'elles sont de gauche ou de droite, c'est tout à notre honneur d’avoir su réunir à cette occasion des régionalistes venus de tous les horizons politiques. C’est la preuve que, sur un sujet aussi important que celui de l'émancipation de la Corse, nous pouvons faire émerger une majorité de consensus. A ce titre, nos trois premiers invités, Roccu Garoby, Raynald Amadei et Olivier Huber ont donc cherché à argumenter autour de la forme et du sens qu'il s'agit de donner à ce projet de société. Chaque intervention a donné lieu à un échange de questions et de réponses entre nos invités et le public présent dans la salle. Dans un second temps, nous avons cédé la parole à nos trois autres invités, Christian Franchi, Marie-Florence Dabrin et Pasquale Moneglia, qui, à l'image de la philosophie du mouvement, sont issus de la société civile au sens où ils contribuent au quotidien à l'émancipation de la Corse à travers leur expérience entrepreneuriale, leur engagement associatif ou encore leur travail d'expertise et de recherche.

I. CONSTRUIRE UNE SOCIÉTÉ CORSE...

1.1. Droits et devoirs des peuples à disposer d'eux-mêmes

En ce 22 août 2017, 42 ans après les évènements d'Aleria, le peuple corse est arrivé à maturité et on ne saurait encore se contenter d'élus qui se comportent en simples gestionnaires de la région corse. En sa qualité de vice-président du mouvement jeune de l'Alliance Libre Européenne (EFAy), Roccu Garoby nous a donc exposé sa vision de l'autodétermination comme un droit mais également comme un devoir des peuples à disposer d'eux-mêmes. En effet, trop souvent on pense que le droit à l'autodétermination ne se traduit pas encore dans le droit des États, qu'à l'instar des droits de l'homme ou des animaux il préexiste dans nos esprits avant d'être retranscrit dans le droit. C'est vite oublié que le préambule des Nations Unies proclame « notre foi dans les droits fondamentaux de l'homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l'égalité de droits des hommes et des femmes, ainsi que des nations, grandes et petites. » Comme le fait remarquer Roccu Garoby, à aucun moment il n'est question d'État en tant qu'entité administrative et administrée : le texte le plus fondamental en matière de droit international ne fait mention que d'hommes, de femmes et de nations. Cela signifie qu'une nation dotée d'un Etat comme la France, l'Espagne ou l'Italie et une nation sans Etat comme la Corse, la Catalogne ou la Sardaigne doivent être traité à égalité. Présent dans la salle, l'ancien président du conseil économique et social européen Henri Malosse rappelle que, à l'origine, la construction européenne n'avait pas pour objectif de coaliser des États mais bien des peuples. Il fait également le constat des anachronismes de l'organisation territoriale française. Mais ce droit fondamental des peuples à l'autodétermination ne saurait se suffire à lui-même ; pour Roccu Garoby, il suppose également des devoirs d'autolimitation, notamment l'exigence démocratique qu'à la majorité de protéger les minorités ou encore l'impératif d'assumer les conséquences éthiques de nos compétences.

1.2. Être corse : principes éthiques de l'émancipation

La grande particularité de notre territoire est qu’il est terra incognita, et que, dans beaucoup de domaines, nous pouvons, si nous le souhaitons, partir d'une feuille blanche. Dans cette perspective, il nous reste à être nouveaux et attentifs, c'est-à-dire à faire preuve tout à la fois d'originalité et d'authenticité. C'est tout l'enjeu de l'argumentation développée par Raynald Amadei, secrétaire général du cercle de réflexion Pensà l'Avvene : en vertu de quels principes éthiques, en vertu de quels choix politiques et sociétaux, en vertu de quelles valeurs communes peut-on assurer une véritable adhésion populaire au projet d'émancipation de la Corse ? L'éthique constitue ni plus ni moins la discipline philosophique qui consiste à réfléchir sur les finalités et les valeurs de l'existence et sur les conditions d'une vie heureuse. Dans la salle, l'intervention de Raynald Amadei fait notamment réagir Pierre-Paul Battesti venu en tant que secrétaire général de Corsica Diaspora. Il évoque la vision des choses très exogène de ces corses nés hors de Corse et l'importance de s'appuyer sur la diaspora pour élargir le cercle des amis de la Corse. En effet, même s'il faut toujours tenir compte du fait qu'en Corse nous sommes passé plus brutalement qu'ailleurs de la dureté d'une culture agro­pastorale aux excès du mode vie consumériste, le débat ne saurait se réduire à une opposition stérile entre l'être corse et le penser français. L'autodétermination commence dans nos têtes. Avant qu’une nation comme la nôtre voit le jour, son peuple devrait donc se poser des questions d'ordre éthique de façon à ce que, le moment venu, les élus, ceux que le peuple a porté aux pouvoirs, soient au fait des attentes de ceux qui les ont élus. Si nous devenions complètement autonomes, de même que si nous étions indépendants, adopterions nous les règles des tuteurs dont on souhaite s'émanciper ou bien serions nous capables d’établir nos propres règles ? Sans doute faudra-t-il construire de nouveaux chemins et laisser le temps recouvrir les anciens par de l'oubli.

1.3. S'engager pour un projet de société participative

Dès lors, c'est l'occasion d'évoquer, par la voix de Jean Joseph Orsini venu représenter le cercle de réflexion Presenza Paolina, ce que Thierry Dominici avait exposé le 04 août dernier dans le cadre des Scontri per Pensà l'Avvene, à savoir que la Corse a atteint un incroyable « niveau d’intensité de l’activité nationale ouvrant sur un degré d’émancipation sociale et de massification populaire de la pensée nationaliste. » En d'autres termes, la Corse, et donc les corses, seraient aujourd'hui détenteurs d'un pouvoir individuel et collectif d’émancipation ou du moins d'un véritable potentiel citoyen et populaire d'émancipation. Pour autant, élection après élection, la défaite que l'on ne peut pas cacher derrière les avancées électorales c'est celle contre le désengagement politique. De plus en plus de gens préfèrent laisser agir les autres à leur place pour mieux les critiquer ensuite. Olivier Huber prend donc la parole au nom du collectif Parolla di a Ghjuventù dont il est le coordinateur territorial pour évoquer l'importance d'associer les jeunes aux politiques publiques et aux processus décisionnels. Aujourd'hui en Corse les 18-25 ans représentent quelque chose comme 10% de notre population pourtant on ne retrouve cette proportion dans aucune de nos assemblées représentatives ni dans aucune instances exécutives. Il faut donc briser ce plafond de verre qu'il y a entre la politique et la jeunesse, c'est-à-dire faire comprendre à notre classe politique que ces jeunes constituent déjà une génération politique à part entière et que ces 18-25 ans qui représentent quelque chose comme 10% de la population actuelle représentent 100% de la population à venir. En effet, si la génération qui avait 20 ans en 1975 -au moment des évènements d'Aleria- a réussi à convaincre autour d'un idéal, c'est bien à la génération de ceux qui ont eut 20 ans en 2015 -au moment de la victoire des nationalistes à l'Assemblée de Corse -qu'il incombe de s'engager en faveur d'un véritable projet société.

Pour Marc Antoine Campana, c'est notre capacité à rassembler un maximum de corses autour de cet objectif qui doit être l'aboutissement des cinquante ans de lutte institutionnelle qui sont derrière nous. Pour que l'offre électorale soit à la hauteur de la recomposition politique qui est à l'œuvre, il faut répondre à la massification par le pluralisme. Ce projet de société doit être un processus inclusif d'autodétermination individuelle et collective dans lequel chacun doit pouvoir se reconnaître. Autrement dit, ce doit être une chance pour chaque personne qui vit en Corse, qui y travaille et qui y élève ses enfants de s'y émanciper soi-même. C'est pourquoi PUDEMU demeure un mouvement issu de la société civile, c'est-à-dire à l'initiative d'étudiants, de militants associatifs ou encore d'entrepreneurs qui, parfois sans le savoir, sont déjà impliqués économiquement, socialement ou écologiquement en faveur de l'émancipation de la Corse.

II. ... ENTREPRENANTE, SOLIDAIRE ET RESPONSABLE

2.1. Les nouveaux leviers de l'émancipation

Il faut enfin donner la chance aux corses, et en particulier aux plus jeunes, de développer leurs compétences, d’agir et d’entreprendre, de créer et d’innover, de prendre la relève des entreprises que leur ont transmis leurs aînés, d’exporter et de rendre notre territoire attractif pour les investissements internationaux. L’idée étant toujours de développer notre île dans la perspective de nous émanciper et de lutter contre le chômage en facilitant la création d’activités et d’entreprises corses ou l’implantation d’entreprises étrangères ayant la volonté d’embaucher localement. Christian Franchi, étudiant-entrepreneur et créateur du logiciel GEOGO, nous expose sa philosophie de l'esprit d'entreprise et explique que si nous nous donnons les moyens d’œuvrer pour le développement de notre île, il sera donc possible d'innover sur place et de réussir à faire de la Corse un centre d’impulsion économique. Cela ne veut pas dire bétonner et industrialiser l’ensemble du territoire mais au contraire que nous devons faire cohabiter les activités traditionnelles avec les nouvelles activités et pourquoi pas réussir à créer des interactions. À chaque fois que nous développons de nouveaux secteurs d'activités ou que nous ouvrons la Corse à de nouveaux marchés nous contribuons donc à résorber la dépendance qui nous réduit à un face à face exclusif avec la France continentale. Ainsi donc, au départ, l'insularité est toujours un handicap structurel puisque les marchandises et les hommes circulent forcément moins vite sur une île que sur un territoire continental. Au départ seulement parce qu'aujourd'hui la numérisation de l'économie ou encore les nouvelles technologies sont autant de nouveaux leviers d'émancipation pour un pays à construire comme le nôtre. Responsable en Haute-Corse de la Scop A Prova qui accompagne des porteurs de projets dans la création juridique et comptable de leur entreprise, Gisèle Thierry Di Gennaro, nous confirme que la difficulté de développement économique de la Corse n'est pas seulement due aux contraintes spécifiquement liées à l'insularité mais également à des stratégies nationales de développement qui sont en contradiction avec la réalité territoriale.

2.2. Les clés d'une économie plus sociale et solidaire

L'économie sociale et solidaire est justement une de ces solutions d'économie territorialisée adaptées à répondre à des problématiques locales auxquelles ni le marché ni les pouvoirs publics ne sont plus en capacité de répondre. Marie-Florence Dabrin, présidente et fondatrice de Corse Mobilité Solidaire et de Pragma Ingenia, défend une manière spécifique d’entreprendre, orientée vers des projets d’utilité sociale. Selon elle, agir pour l'économie sociale et solidaire en Corse c'est contribuer dès aujourd'hui à l'émancipation de notre territoire en optimisant les outils institutionnels qui sont à notre disposition en vertu des prérogatives des agences et offices de la Collectivité Territoriale de Corse en matière de développement économique, d'aménagement du territoire, de transition écologique et énergétique, d'agriculture et d'alimentation ou encore de formation, d'éducation et de culture. En effet, dans un monde globalisé, il est important que l’activité économique intègre les besoins de chaque territoire. Ce ne sont pas les territoires qui doivent s’adapter au modèle économique financiarisé, mais l’économie qui doit prendre en compte leurs spécificités afin de permettre un développement tourné vers les habitants. Au niveau économique et social, les activités fortement territorialisées ont l’avantage d’offrir une ressource d’emplois non délocalisables, même en temps de crise. C’est le cas des services de proximité, des structures d'insertion par l'activité économique, des associations renforçant la cohésion sociale et intergénérationnelle, etc. Écologiquement, les circuits courts permettent de développer des modes de consommation et de production plus respectueux de l’environnement. Marie-Florence Dabrin cite notamment l'exemple de l'association balanine d'agroécologie Una Lenza da Annacqua. Enfin, au niveau sociétal et humain, l’ancrage territorial de l'économie sociale et solidaire permet de rétablir les liens sociaux qui font défaut aux flux économiques dépersonnalisés de nos sociétés. Cela permet en effet d'accompagner certaines évolutions de la société comme le vieillissement de la population, l’augmentation du nombre de familles monoparentales ou encore la multiplication des emplois à horaires atypiques. Sous bien des aspects donc, ce choix d’une relocalisation économique s'inscrit dans la perspective d'une économie et d'une société durable.

2.3. S'émanciper en faisant preuve de génie écologique

Dans son travail d'expertise et de recherche, Pasquale Moneglia, docteur en écologie et dirigeant du bureau d'études ENDEMYS, cherche à anticiper les enjeux écologiques de nos activités afin que l'on puisse concilier impératif de développement économique et exigence de protection de l'environnement. A l'instar du patrimoine culturel et historique, notre patrimoine naturel doit être préservé et transmis aux générations futures. En effet, la Corse étant située dans ce véritable hotspot mondial de biodiversité qu'est la Méditerranée, l'île accueille une faune et une flore endémique rare et menacée ainsi qu'une biodiversité ordinaire riche qu'il faut préserver. Cet enjeu de conservation patrimoniale nous confère une responsabilité. Dans un objectif d'éco-responsabilité et d'émancipation, il est devenu indispensable d'intégrer les enjeux et les contraintes liés à la biodiversité dans la définition et l’application des politiques, des programmes, des plans, des projets et des actions. Cela implique notamment de trouver une sortie de crise durable à la question du traitement des déchets pour en minimiser les répercussions. Venu participer aux échanges, l'engagement des membres du collectif Zeru Frazu nous rappelle en effet que toute intervention humaine impacte toujours plus ou moins fortement la biodiversité. A ce titre, tout projet ou programme portant atteinte aux espèces, aux habitats et à la fonctionnalité des milieux doit, par ordre de priorité, éviter le dommage, en réduire l’impact et, s’il subsiste des impacts résiduels, compenser le dommage résiduel identifié. En effet, les écosystèmes de Corse offrent des ressources naturelles exploitables au fort potentiel économique non négligeable puisque la qualité de la biodiversité fournit une ressource paysagère qui assure un cadre de vie de grande qualité et une attractivité certaine à la Corse pour le tourisme mais également pour l'accueil d'entreprises soucieuses du cadre de vie de leurs collaborateurs. La diversité et la qualité des écosystèmes permettent également d'envisager le développement d'une agriculture durable, biologique, diversifiée et à haute valeur ajoutée. L'ingénierie de l'écologie et le génie écologique sont donc les outils privilégiés permettant d'intégrer la biodiversité aux projets de développement et d'aménagement du territoire.

A travers un mouvement libéral, social et écologiste comme PUDEMU, nous cherchons donc à construire une société corse entreprenante, solidaire et responsable. C'est l'occasion de démontrer que l'on peut ne pas être nationaliste et souhaiter l'émancipation de la Corse la plus aboutie qui soit. On peut être libéral aussi, sans pour autant se satisfaire des inégalités et de la concurrence déloyale. Au contraire : la libre circulation suppose que les richesses doivent circuler et pas s'entasser dans les poches de quelques privilégiés. PUDEMU s'inscrit donc en cohérence dans la tradition libérale-démocrate méconnue de l'héritage politique de Paoli. Nous devons tirer les leçons des erreurs de la génération qui nous a précédée en polluant et en dépensant à outrance nos ressources et nos richesses afin que, dans quelques années, les responsables politiques de cette nouvelle génération puissent dire qu'ils ont tout fait pour que chaque corse puisse étudier en Corse, y trouver un emploi et, le cas échéant, y créer son propre travail. À nos yeux, la priorité pour les dix ans à venir consiste donc à obtenir l'inscription de l'émancipation de la Corse dans un agenda d'échéances et de réformes préalablement définies avec à la clé un statut d'autonomie transitoire qui supposerait la tenue d'un scrutin d'autodétermination. En attendant, c'est mentir aux corses que de leur faire croire que l'on arrivera à inscrire nos préoccupations à l'agenda des priorités d'un gouvernement national. C'est à nous, sur place, de nous donner les moyens de répondre avec à propos aux exigences économiques, sociales et environnementales du peuple corse. En effet, il va sans dire qu'il ne saurait y avoir d'émancipation de la Corse digne de ce nom sans une émancipation des corses eux-mêmes par la réaffirmation de leurs libertés individuelles, par la reconnaissance de leurs droits fondamentaux et par la réappropriation de leurs devoirs civiques. Dans cette perspective, il nous reste donc à gagner en indépendance d'esprit pour trouver comment libérer les énergies créatives de notre pays, pour imaginer de nouveaux mécanismes de solidarité et pour adopter des façons de produire et de consommer plus responsables.

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