Le vernissage, un syndrome ?

 

L’artiste mise tout désormais sur « son » vernissage. S’il en est arrivé là, c’est qu’il en est devenu le seul moment fort d’une exposition.

Il le vit alors comme une sorte de délivrance, lui qui après avoir dû tant donner en créativité, en organisation, présente comme un « one shot » son travail au public. Il est enfin la vedette, après tant d’heures isolé dans son atelier, il va y guetter la reconnaissance de ses pairs, des critiques d’arts, des collectionneurs, des amis voire des curieux. L’ivresse est là, palpable pour les initiés…

En cet instant sacré, quasi miraculeux, il va et vient au milieu du public, explique sa démarche, ses certitudes, ses doutes, son positionnement dans le mouvement artistique qui sous-tend son inspiration. Il se doit d’être inventif, précis et surtout « intéressant »… Cela veut dire quelque peu abscons pour que le mystère excite le public visé.

Aujourd’hui le vernissage n’est plus ce coup de vernis qui revitalisait les tableaux avant l’ouverture de l’exposition et qui lui donnait une odeur, c’est la presse et la question lancinante de savoir si l’on aura du monde qui prime.

Il y a autant de vernissages que d’artistes, que de lieux et de circonstances. Aujourd’hui, les hôtels de luxe, offrent à leurs clients et à moindre frais une animation culturelle. Les petits fours et le champagne y sont très prisés. L’Artiste est là, on peut le toucher, l’aborder.  On regagnera sa chambre avec le sentiment d’être un VIP, d’avoir passé un séjour original.

En Corse les galeries disparaissent comme partout ailleurs, l’art contemporain se déplace, migre vers d’autres lieux, il devient de plus en plus virtuel, car pour être reconnu il faut être connu, aussi faute de moyens, les supports eux aussi changent, les murs deviennent toiles, le sable matériau, les bombes se colorent… Les galeristes étouffent sous les charges et sont peu inventifs, ils végètent et pleurent le temps passé. Prendre 50% sur le travail de l’artiste ne les comble plus, ils ne prennent plus de risques. On pourrait en dire autant des « majors », des éditeurs… Ils refusent les books comme s’ils allaient se brûler, ne font plus confiance qu’à leur goût, eux qui n’ont plus de Palais.

Quelle est la politique culturelle en Corse ? Se poser la question est y répondre. Il n’y en a pas. La réponse est catégorique, aussi suffit-il de se tourner vers nos instances dirigeantes pour y lire le vide sidéral, l’indigence culturelle, quant au sommet de l’Etat, c’est égal. Ils sont trop pris pour lire, pour visiter des expositions, mais encore que subsistent les vernissages, où l’on peut rencontrer machin et boire et manger tout en ayant bonne conscience de participer à la vie culturelle de son quartier.

Pour l’artiste « local » qui connait son microcosme culturel, il sait qui est là et qui n’est pas là. Il est d’ailleurs étonnant dans nos petites villes de province de voir combien les premiers absents sont souvent les autres artistes. On pourrait penser que se confronter au regard de l’autre, à une autre vision leur serait enrichissant  et les amènerait qui sait à comprendre leur propre travail ? Il faut croire que non. Le monde semble être blasé de tout a perdu sa faculté d’émerveillement et ne sacralise plus le créateur.

Qu’est-ce qu’un artiste professionnel ? La simplicité est toujours une bonne mère, aussi on pourrait répondre, le fait de vivre de son Art est la réponse. Et le peintre qualifié du dimanche, qui à force de travail atteint le sublime, le beau, l’esthétique… rivalise avec l’Académie ? Quelle est sa place ? Vient-il aux vernissages ? Participe-t-il à cette richesse culturelle insulaire corse ? Est-ce que poser un chevalet dans une pièce dédiée de son appartement, la nommer « atelier » et y passer quelques heures après son travail fait de lui un artiste ?

Dans son roman, « Paris au mois d’août » René Fallet entraîne le lecteur à découvrir  l’esprit bohème par le truchement d’un petit vendeur à la Samaritaine, qui pour plaire à une jeune étrangère et après s’être entaillé un doigt pour partir en congés maladie, se fait passer à ses yeux pour un peintre. L’esprit, l’âme artistique est là, certes, mais rien d’autre,  car pour devenir un artiste il faut des tripes, tout lâcher, abandonner le réel.

Comprendre ce que ressent l’artiste n’est pas chose facile si l’on n’a pas soi-même travaillé à la préparation d’une exposition,  participé à l’accrochage des œuvres qui vont s’offrir au public, être analysées, décortiquées, soumises aux observations, aux critiques les plus diverses, alors l’évanouissement n’est pas loin et pour certains, le « syndrome de Stendhal * ».

 

*Mentionné dans la série télévisée Mentalist dans l'épisode 15 de la saison 3 : au début de l'épisode lorsque Patrick Jane arrive sur les lieux d'un crime, il dit que la victime est peut-être morte de bonheur face à la beauté du paysage en ajoutant : « on appelle ça le Syndrome de Stendhal », le shérif lui répond alors : « non, il a reçu une balle dans la tête ».

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