Guillaume

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vit à Paris

Ses articles :

Les petits Molières

Ce matin-là

C'est la rentrée, c'est le moment idéal pour ronchonner, non ?

C'est la rentrée, c'est le moment idéal pour ronchonner, non ?

Alors je ronchonne.

J'ai commencé à ronchonner vendredi, sur l'autoroute.

Je la connais bien, cette autoroute. On l'a pratiquée des dizaines de fois, dans la voiture de l'oncle M. L'oncle M, c'était un des frères d'une de mes grands-mères. Disons qu'il était un sacré pilote, et que ses voitures étaient préparées. Pour ceux qui s'en souviennent, la 2 CV à moteur Matra de Langelot (Solitaires mais Solidaires[1]) n'était pas uniquement le produit de l'imagination du Lieutenant X.

Son grand jeu, c'était de provoquer les motards. Celui qui le dépassait à grande vitesse était rapidement rattrapé, puis doublé. Et le jeu recommençait, jusqu'à ce que le motard abandonne, dégoûté par les ressources insoupçonnées de cette berline de série à l'apparence tout à fait banale.

C'était un autre temps, les limitations de vitesse étaient à peine inventées, les 12.000 morts annuels sur les routes étaient un risque accepté. Au premier temps de ces limitations, les gendarmes qui vous arrêtaient vous laissaient repartir après une leçon de morale bien sentie sur le risque qu'il y avait à rouler aussi vite avec des enfants à l'arrière (bien sûr, personne ne portait de ceinture). La nuit… là, ça vous ferait du mal. Sur l'autoroute, on avait intérêt à laisser la voie de gauche libre, pour que les conducteurs rapides puissent passer, sinon c'était l'appel de phares assuré, le klaxon si on ne se rabattait pas. C'était un autre temps.

Maintenant, je m'ennuie, sur cette autoroute.

Parce que… là, tout le monde roule au régulateur, ou au limiteur, moi j'ai pris le limiteur, ça donne l'impression de faire quelque chose.

On ne double plus, on dépasse. Il y a celui qui s'est calé sur la limitation, celui qui frétille de son audace en se glissant 2 km/h au dessus, celui qui comprend les textes et se règle + 4 km/h, celui qui arrondit à + 5 km/h, celui qui est joueur à +6 km/h. La partie se joue entre eux, on se rapproche lentement, on se glisse dans un interstice, on prend l'avantage en quelques kilomètres, en se demandant si ce n'est pas le différentiel de gonflage plus que le différentiel de réglage qui fait le différentiel de vitesse, et on se rabat doucement, parfois un poids lourd égaré rebat les cartes et crée un peu d'animation.

La voiture qu'on a louée est moderne, elle allume un voyant rouge quand on s'approche trop près de la voiture qui nous précède, et sait que la notion de trop près dépend de la vitesse. Je me souviens de ma première voiture, si peu puissante, pour doubler quelqu'un il fallait prendre de l'élan dans son sillage, s'approcher le plus possible, se décaler au dernier moment… les mains serrées sur le volant.

En deux heures… pas une seule fois un appel de phares ne m'a réclamé la route, et je n'ai pas même le souvenir d'avoir vu une moto dans l'interfile.

Alors je m'ennuie, sur cette autoroute.

Je repense à cette polémique sur les voitures à pilotage automatique qui a ému l'été, le pilotage automatique, c'est un système évolué et un homme pour le superviser, on y est presque, pour la sécurité, c'est pas plus mal, pour le fun…

Je repense à L'étoffe des héros, pas le film à la gloire de la marque Ray Ban, le livre de Tom Wolfe, dans lequel le combat des futurs astronautes est l'installation d'un bouton dans la capsule Gemini, faute de quoi ils ne seront que l'évolution des singes envoyés dans les premières capsules d'expérimentation.

C'est long, je m'ennuie sur cette autoroute.

Je n'ai même plus la main sur la musique. Oubliée depuis longtemps la mallette aux 36 cassettes mêlant compilations maison et albums repiqués, c'est Apple qui décide dans quel ordre passer les cinq mille titres de la bibliothèque, une sorte de radio qui ne passerait que de la musique que j'aime… ou achetée pour voir sur la curiosité d'un titre comme Monodiques par Araïk Bartikian. Tiens, Like Clockwork, de The Boomtown Rats. Ca, ça envoie. Je monte le son, le punk-rock envahit l'habitacle, avec lui l'envie d'appuyer sur le champignon, le punk rock et ses paroles prémonitoires :

I'm not disconnected
I'm not unaware
I'm in one place at one time
I'm neither here or there

I'm hooked to the mainstream, tuned into the world
Plugged into my surroundings, it's not out on a limb
I'm thinking in a straight line, I'm thinking that these thoughts are mine…

Tick tock
Tick tock
Tick tock…

Le rock ne va pas avec cette conduite automatisée, il vaut mieux des rythmes plus lent, tiens comme les compilations Musique du Monde de FIP.

Fin du morceau, je m'ennuie sur l'autoroute.

On dirait les plages des Landes, cette autoroute, plus de monde, plus de sécurité, moins de risques, moins de plaisir. Bon, pour le dernier, c'est une opinion personnelle. J'y prends moins de plaisir. C'est pas une question de mieux / moins bien, c'est juste une question de différent. On a aussi oublié les moteurs qui chauffaient, les pneus qui crevaient, les démarrages à la manivelle dans le petit matin humide.

Ah… je dois faire un article pour MediaCorsica, j'ai oublié la ligne éditoriale du numéro. Je sais… je vais faire un bilan sur l'ennui qui menace le monde, avec un parallèle musical. Un point de vue un peu provocateur. John Lennon a gagné, l'ennui d'Imagine règle le monde. J'm'en fous, j'l'ai pas dans mon iPhone, et rien ne vaudra jamais la vie de Keith Richards.

C'est la rentrée, et je ronchonne.

 

[1] Pierre-Paul, c'est ici qu'on trouve une référence fugace à l'insularité

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